Tribune

Jean-Jacques Avenel (1948-2014)

Né dans l’immédiat après-guerre, non loin d’un Havre qui tardait encore à se reconstruire sur un tapis d’obus, Jean-Jacques Avenel a été bibliothécaire avant de devenir le célèbre contrebassiste que l’on sait, et qui nous a quittés le 11 août.


Photo © H. Collon

Né dans l’immédiat après-guerre, non loin d’un Havre qui tardait encore à se reconstruire sur un tapis d’obus, Jean-Jacques Avenel a été bibliothécaire avant de devenir le célèbre contrebassiste que l’on connaît et qui nous a quittés le 11 août. C’est peut-être un détail, mais il a son importance dans ce parcours musical entre recherche et patrimoine, entre fidélité acquise et ouverture tous azimuts qui l’a conduit, de Steve Lacy à l’Afrique, à constituer une discographie qui se joue avec malice des Principes de Classement des Documents Musicaux…

En réalité, Jean-Jacques Avenel a vu le jour à Saint-Nicolas d’Aliermont, petite commune ouvrière de la région dieppoise réputée pour son industrie horlogère. Le tempo déjà chevillé à l’acte de naissance ? Quoi qu’il en soit, c’est en 1972, depuis le port du Havre et ses nuits alors trépidantes (auxquelles Auguste Perret avait donné des allures de petit New York), qu’il embarque pour sa vie de jazzman… et rencontre Steve Lacy à l’occasion d’une master-class. Lui qui a commencé par la guitare a apprivoisé seul la contrebasse, mais le saxophoniste installé depuis peu à Paris repère vite le son profond et vibrant qui sera sa marque de fabrique. La suite est connue, voire légendaire - elle reflète assez fidèlement la lente rupture du cercle liant les improvisateurs de l’Hexagone à leurs cousins d’Amérique, venus s’épancher dans des oreilles moins fermées. Une autre libération…


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Jean-Jacques Avenel, © Franck Bigotte

Bref tour d’horizon. Les années 70 d’Avenel sont celles des rencontres : Kent Carter, contrebassiste-passeur qui dessine une autre histoire de fidélité, Colette Magny, François Tusques… et toujours Steve Lacy, avec qui il enregistre dès 1975 pour le label Saravah un mémorable Dreams en compagnie de Steve Potts et d’Irène Aebi. Ils donneront ensemble plus d’une quarantaine d’albums jusqu’à la mort du saxophoniste, en 2004. Les citer tous tiendrait du catalogue, mais nombreux sont ceux qui embellissent les meilleures discothèques, tels Blinks, Momentum, The Condor ou l’excellent The Window qui, en trio avec le percussionniste Oliver Johnson, s’ouvre sur des pizzicatti sereins avant d’enlacer le soprano par un jeu d’archet puissant.

La relation Avenel / Lacy sera aussi un grand classique de la décennie 80, période décisive pour le contrebassiste qui, outre cette collaboration de plus en plus intense, s’offre un mémorable solo, Eclaircie (1985), mais surtout, multiplie les enregistrements avec des musiciens venus d’autres horizons. On le retrouve par exemple au côté de Jacques Thollot, du trompettiste nippon Itaru Oki, de Daunik Lazro, Mal Waldron… C’est à cette époque que l’Afrique de l’Ouest devient son deuxième terrain de jeu, encore qu’il ait découvert la kora au milieu des années 70, comme en témoigne déjà The Owl (S. Lacy) en 1977.

Une récente réédition sur le label Hat-Hut a notamment permis de redécouvrir nos duettistes en quintet lors d’une représentation de Blinks à Zurich en 1983. Arrêtons-nous un instant sur « Clichés » et ses accents africains, dus à la kalimba de Johnson qu’Avenel semble caresser de sa contrebasse. Un morceau dont on trouve une remarquable version studio, Clichés, enregistré en 1982 en septet avec George Lewis au trombone et Bobby Few au piano. C’est le point de départ d’une longue réflexion et d’une imprégnation par la musique africaine, via Yakhouba Sissoko ou Lansine Kouyate. (Elle s’épanouira sur Waraba, disque fondateur sorti en 2004 et qui reste un modèle de fusion réussie entre musique mandingue et jazz contemporain). La suite de sa carrière est marquée par des séjours sur le continent africain, pour aboutir à un magnifique African Jazz Roots aux rhizomes coltraniens, en compagnie d’Ablaye Sissoko et Simon Goubert.

Le parcours d’Avenel est marqué par les affinités électives - France Musique propose d’ailleurs sur cette page le témoignage de trois musiciens : Sophia Domancich, Simon Goubert et Benoît Delbecq (ainsi que deux archives musicales). La fidélité qu’il vouait au batteur-compositeur est sans doute une des plus riches. Tous deux formaient avec la pianiste le trio DAG ; un disque éponyme en studio (Cristal, 2006), où l’on retrouve une « Éclaircie », Free 4 avec Dave Liebman (Cristal, 2009) puis Upcoming Summer, un live paru sur le label sans bruit (tous trois Élus Citizen Jazz) permettent d’apprécier le grand sens mélodique du rythmicien Avenel. Sa complicité avec le pianiste Benoît Delbecq était plus récente, mais tout aussi fructueuse. On retiendra entre autres Crescendo In Duke ou The Sixth Jump (également Elus Citizen Jazz), à propos duquel notre collaborateur Laurent Poiget écrivait : « Jean-Jacques Avenel injecte de la vie à la musique ». On ne saurait mieux dire.