Entretien

Jean-Michel Proust

Retour sur la transformation du club incontournable de la rue des Lombards à Paris, en compagnie de son directeur artistique.

La terrasse de l’Aréna, rue des Lombards à Paris. Il n’est pas dix-neuf heures, et pourtant cette étroite rue piétonne grouille d’une foule dont émerge le directeur artistique du Duc des Lombards, Jean-Michel Proust. Il sort de son club, situé à deux pas, au coin du boulevard Sébastopol : il vient d’y superviser la balance du concert qu’Andy Emler donne en hommage à la musique de McCoy Tyner, en duo avec Eric Echampard. Face aux reproches de conservatisme parfois adressés à ce club, cette affiche constitue une belle réponse, nous dit Jean-Michel Proust, avec qui nous avons rendez-vous pour parler des vingt-cinq ans du « Duc », comme l’appellent familièrement les fans de jazz.

  • Le Duc a vingt-cinq ans et une santé éclatante semble-t-il ?

Comme tous les miraculés, il est plein de vie ! Si un heureux hasard ne s’en était pas mêlé, la rue des Lombards aurait maintenant un club de jazz en moins et une brasserie en plus !

  • Racontez-nous ça…

J’ai dû quitter T.S.F., la radio jazz dont j’avais dirigé les programmes, après que Jean-François Bizot l’eut rachetée, au moment où le couple qui était à la tête du Duc depuis 2002, Véronique Bossong, propriétaire, et Gilles Thévenet ; programmateur, s’est séparé. Véronique m’a alors proposé de devenir directeur artistique du Duc, rôle que j’ai exercé quelques mois. Puis des difficultés financières sont apparues elle s’est trouvée contrainte de vendre à un repreneur, dont le projet était de faire du Duc une brasserie.
La disparition programmée d’un tel club m’a paru intolérable ; j’en ai parlé à Gérard Brémond, PDG d’une société d’immobilier de tourisme, grand fan de jazz devant l’éternel. Il n’a mis que 48 heures à se décider et à investir ses propres deniers dans l’aventure. Une fois l’opération réalisée, s’est posée la question de l’avenir de ce club : simple rafraîchissement ou refonte totale ? La réponse n’a pas tardé : nous allions tenter de nous approcher du « jazz-club idéal » !

  • Quelle était donc votre définition de ce lieu idéal ?

Il y a d’abord eu un constat et un engagement : nous allions tout casser pour reconstruire le Duc à partir d’une feuille blanche ! Et puis plutôt que de réinventer la roue, nous nous sommes dit qu’il serait bon de faire le tour des grands jazz-clubs afin de bénéficier de l’expérience des anciens. J’ai donc pris mon bâton de pèlerin et je me suis rendu à New York, Londres, Bruxelles, Rome, Amsterdam, Vienne. Et puis, bien entendu, j’ai interrogé mes collègues parisiens, Jean-Pierre Vivante, par exemple, le patron du Triton, mais également, mes collègues de la rue des Lombards : Maria Rodriguez du Baiser Salé et Stéphane Portet du Sunset/Sunside ainsi qu’Eglal Fahri du New Morning.

  • Quels sont pour vous, les principes que doit respecter le jazz-club idéal ?

Pour moi, les deux principes fondamentaux sont : un club doit être conçu autour des artistes et un club doit être un lieu de vie, d’échange et de partage, un lieu où on vient vivre des moments uniques, et non un simple lieu de consommation ou une simple salle de concert.
La vie des clubs a beaucoup changé ces dernières années. Avant, un jazz-club était un havre de nuit où on venait retrouver sa tribu. On se garait facilement à proximité (le soir, tout était possible, la maréchaussée était permissive), on buvait des coups ensemble, chacun offrant sa tournée. La vie de nuit n’était pas si coûteuse et l’on sortait d’abord pour les copains, l’ambiance, la drague… Beaucoup de choses ont changé. Les interdictions se multiplient — fumer, boire, stationner, faire du bruit etc. Les lieux où se produisent les musiciens sont devenus de « mini-salles de concert ». Les gens ne se déplacent que sur l’importance ou l’actualité des noms sur l’affiche. Désormais, plus de fumée (ce n’est pas forcément un mal d’ailleurs), plus de bruit, plus de conversations, plus d’excès de boisson. Les gens écoutent les musiciens religieusement. C’en est parfois gênant ! Malgré cette nouvelle tendance, nous avons souhaité conserver au Duc son côté ludique, décontracté. Le Duc reste et restera ce club « à l’ancienne » où on vient rencontrer des amis, échanger avec des gens qui aiment la même musique que vous et avec les musiciens. C’est pourquoi on peut y boire un verre, bien sûr, mais aussi bien y manger pour pas trop cher. Et puis, pour qu’on ait envie de s’y attarder ou d’y prolonger une conversation, nous avons veillé à ce qu’on y soit bien assis, et que le décor et la lumière y soient agréables.

Jean-Michel Proust © Jean-Baptiste Millot/qobuz.com

  • Le Duc serait-il donc un bar-restaurant où on joue de la musique ?

Le Duc des Lombards n’est pas un restaurant avec une scène. Ici, tout a été conçu pour la musique et autour d’elle et des musiciens. Un soin particulier a été apporté à l’acoustique, au choix des instruments. La scène est bâtie en arc de cercle, les fauteuils comme la mezzanine l’épousent. Qu’on s’isole dans un coin pour manger tranquillement ou parler, ou qu’on se place au premier rang à un mètre des musiciens, on bénéficie d’un bon son. Plusieurs écrans diffusent la musique en direct car tout est filmé selon plusieurs angles. Même si vous êtes face à la scène mais que les mains du pianiste vous sont cachées, sur les côtés des écrans vous offrent d’autres points de vue sur les musiciens. Le but est qu’en pénétrant dans ce club, on ait le sentiment de pénétrer au cœur du jazz.

- Pour cela, il faut que la musique, la programmation suivent et ça, c’est votre responsabilité. Comment choisissez-vous les musiciens que vous mettez à l’affiche ?

Je reçois près de deux cents mails par jour ! Tout le monde veut jouer au Duc, car nous jouons le jeu de la transparence totale et du meilleur accueil pour les musiciens : ils sont nourris, déclarés, leurs cotisations sociales (retraite, Congés Spectacles, etc.) sont payées. C’est loin d’être une généralité, encore aujourd’hui ! Quoiqu’il en soit, l’essentiel est de dire que c’est nous qui allons chercher les artistes, qui leur proposons des rencontres ou des programmes inédits qui leur correspondent. Il y a une grande connivence entre nous.

  • On devine que ce choix suit une ligne directrice ?

Stylistiquement, les choix sont clairs : le Duc est un club de JAZZ-JAZZ. C’est terrible de devoir doubler ce mot. Ici, nous ne proposons que du jazz et nous le revendiquons. Cette musique d’une telle richesse n’a nul besoin d’être dissoute dans d’autres ingrédients sous couvert d’une « ouverture d’esprit » qui cache en fait une ignorance de son histoire, de son rôle, de sa diversité. Un véritable amateur de whiskies ne demande pas un whisky-coca.

  • Mais la définition du jazz fait souvent débat. Quelle est la vôtre ?

Le jazz n’est autre qu’une manière de jouer ensemble, dans le respect et l’amour de chacun en tenant compte de la diversité et de la différence des uns et des autres. C’est aussi une manière de prendre la parole dans une communauté. C’est avant tout la recherche d’une spiritualité collective par la transe. C’est la grande leçon que l’on doit retenir de ceux qui lui ont donné vie, descendants d’esclaves qui ont su retrouver par la musique et la danse une place digne de ce nom au sein de l’humanité. Être avec les autres, sur un pied d’égalité, en sachant prendre la parole, témoigner.

  • Un club tel que le Duc est-il un lieu où peut se perpétuer une telle histoire ?

Oui bien sûr. Des exemples ? Nous avons pu y entendre les dernières notes parisiennes de Johnny Griffin, Bobby Durham… Ce furent des moments d’intense émotion… Et puis sont venues chez nous des « jazz legends », sources de notre passion, comme Ahmad Jamal, Pete La Roca, Pete Christlieb, Don Menza, Freddie Redd, Lou Donaldson, Lonnie Smith, Freddie Cole, Dave Liebman, Larry Corryell, Tom Harrell, Scott Hamilton et bien d’autres.

  • Merci de nous avoir permis de voir de si près ces géants, mais vous venez de citer des « anciens »…

Pour que l’histoire se perpétue, il faut qu’il y ait transmission ; or, pour qu’il y ait transmission, il faut qu’il y ait des rencontres, et les clubs sont le lieu de ces rencontres, le creuset où se fondent les musiciens de différentes générations. Ainsi avons-nous pu entendre ensemble Pierrick Pedron et Phil Woods, Olivier Témime et Johnny Griffin, Nicolas Folmer et Michel Legrand. Et puis nous avons reçu des musiciens qui incarnent aussi le jazz parmi les nouvelles générations, comme David Binney, Craig Taborn, Scott Colley, Brian Blade, Gerald Cleaver, Jeff Lee Johnson, Jeremy Pelt et tant d’autres…

  • Vous venez de citer des musiciens américains…

Les Français y sont évidemment les plus nombreux. La plupart se sont révélés aux oreilles de tous au Duc des Lombards. Et puisque nous parlions d’histoire, dans le cadre des 25 ans du club, Martial Solal vient de donner des concerts en solo pendant quatre soirées consécutives, comme il le faisait uniquement à New York, au Village Vanguard ! Mais, toujours pour les 25 ans, nous avons aussi reçu Bernard Lubat, Gael Horellou, Jacques Vidal, Pierrick Pedron, Paul Lay, Alfio Origlio, Thomas Enhco, René Urtreger ainsi que Minino Garay, Magic Malik. En mai, nous aurons certes des Américains « historiques », comme Archie Shepp avec Dave Burrell, Lew Tabackin ou Benny Golson, mais aussi Leon Parker, Jacques Schwarz-Bart, Khalil Chahine, Larry Schneider, Nicola Stilo, Junko Onishi, Sandra Nkake et bien d’autres encore pour illustrer cet éclectisme au sein de la tradition jazz… Et puis ce soir, nous avons le plaisir de recevoir Andy Emler, en duo avec Eric Echampard, pour illustrer la musique de McCoy Tyner. N’est-ce pas une preuve que le jazz vit encore ?

  • Avec tout ça, on imagine que vous avez gagné votre pari et que le Duc se porte bien ?

En effet, les résultats sont encourageants mais l’équilibre reste fragile ! Les clubs de la rue des Lombards se portent mieux qu’il y a trois ou quatre ans. Leur fréquentation est en hausse depuis deux ans. Il en est ainsi dans tous les lieux de culture, cinémas, théâtres et clubs. C’est un paradoxe bien connu des périodes de crise.

  • Puisque vous nous avez alléchés en faisant venir des géants, il faut que vous fassiez venir maintenant Keith Jarrett, Sonny Rollins !

Evidemment, ça fait rêver. Nous vous réservons sur ce point de belles surprises. Je ne vous en dis pas plus. Mais le Duc des Lombards reste un petit club par le nombre de places. Il nous faut parfois augmenter considérablement le prix des billets pour pouvoir proposer des artistes tels qu’Ahmad Jamal ou David Sanborn. Mais aussi élevé soit-il, ce prix reste inférieur à celui d’une place à l’opéra ou dans une grande salle parisienne. Entendre des artistes légendaires jouer à trois mètres de vous dans de bonnes conditions, n’a pas de prix : ça procure des souvenirs extraordinaires.


Après cet échange avec Jean-Michel Proust, nous nous rendons au Duc pour écouter Andy Emler rendre un hommage très personnel à la musique de McCoy Tyner, en duo avec Eric Echampard.
Coutumier des discours d’introduction pleins d’humour, Andy Emler confie au public qu’en tant que « musicien de rock’n’roll » il ne va pas donner une vision « swing » de McCoy. Ceux qui se rappellent que le personnage a fréquenté la classe d’Olivier Messiaen au Conservatoire de Paris prennent ces propos avec le recul nécessaire, et c’est en effet dans un drôle de rock’n’roll où on repère des citations du « Tombeau de Couperin » de Ravel ou du « Lucy in the Sky des Beatles » que la musique de McCoy, « Uptown », « Festival In Bahia », « Passion Dance » et autres perles du pianiste de John Coltrane, mais aussi « Moment’s Notice », nous est restituée au cours de trois sets où, souvent, Emler et son sens de l’architecture conduisent savamment la musique vers des sommets d’énergie voisins de la transe. Beaucoup de complicité et, comme toujours, de sourires partagés entre le pianiste et son fidèle batteur font de ce concert un de ces « moments uniques » voulus par le maître des lieux. À la sortie, le sourire aux lèvres, on ne peut que souhaiter longue vie au Duc.

Photo Philippe Marchin (D.R.)