Portrait

Jeremy Pelt : portrait en artiste

Compte-rendu du concert de Jeremy Pelt Quintet au Jam agrémenté d’extraits d’entretien.


Photo : Allan Mednard, Chien Chien Lu, Corcoran Holt

Un son de trompette qui transperce les corps et les cœurs, entouré d’un orchestre d’exigence au diapason de ses ambitions artistiques : tel est le programme que s’est fixé Jeremy Pelt. Jazzman emblématique du post-bop, ce courant musical qui synthétise urgence dansante et expérimentations modales voire free, il cherche à transcender son statut de musicien pour être désormais considéré comme un artiste complet.

Pendant cette tournée automnale qui le voit passer en quintet au Jam à Marseille, le 8 décembre 2019, il présente d’abord sa « Rodin Suite », issue d’une fréquentation assidue du Musée consacré à l’emblématique sculpteur à Paris. Cette quête d’une cohérence n’est pas si rare dans l’histoire du jazz (que l’on songe à Duke Ellington, devait nous préciser Jeremy Pelt) mais bénéficier de sa livraison live ouvre des perceptions sensorielles inédites. Voir à l’œuvre le traitement de l’espace sonore auquel se livrent les musiciens révèle l’ampleur de leurs talents respectifs.

Entre la gestuelle coloriste du batteur Allan Mednard, les joutes entre la vibraphoniste Chien-Chien Lu (repérée par le leader lors d’une master-class au Canada) et le pianiste Victor Gould (camarade de jeu depuis quelques années), le balancement de la contrebasse (Corcoran Holt), le trompettiste jubile, sans trop en imposer à l’instrument.

« Musicalement, j’ai toujours perçu la suite comme une conversation entre le piano et le vibraphone, ce qui fait que je me contente de quelques interjections de trompette. C’était important pour moi de mettre en scène ce travail comme la somme de l’ensemble des parties plutôt que de me mettre en avant comme un leader qui aurait donné le La à partir de son propre instrument. »

J’ai analysé le mouvement et la dramaturgie des sculptures

Son scénario, enregistré sur disque avec une instrumentation différente et d’autres musiciens (guitare, percussions, Fender Rhodes), prend sur scène une dimension d’autant plus cinématographique que les séquences de la suite s’enchaînent comme autant de plans visuels. La force sensible de la musique jaillit des images issues de l’esprit du trompettiste.

« En vérité, tout provient d’une inclination émotionnelle. J’ai analysé le mouvement et la dramaturgie des sculptures. L’histoire même des représentations a joué un grand rôle dans le façonnage des morceaux. Les ambiances provenaient des histoires contenues dans les sculptures, à l’exception de « The Gates of Hell » qui, étrangement, a été le morceau le plus ardu à concevoir pour moi, bien qu’étant le plus free… jusqu’à ce que j’apprenne que Rodin avait puisé son inspiration dans la « Divine comédie » de Dante. »

Jeremy Pelt (Gérard Boisnel)

Pour autant, le quintet ne joue pas uniquement la « Rodin Suite ». Le second set à Marseille est en effet consacré à la seconde partie de l’album « The Artist ». Au détour de « Feito », un méchant bop au taquet (parler marseillais oblige), Mr. Pelt sort le grand jeu, en digne héritier de Clifford Brown qu’il est, ou peut-être même un peu plus.

« Je sais exactement quel point j’ai atteint dans mon jeu instrumental et j’en suis vraiment excité mais je ne voudrais pas en dire davantage pour ne pas influencer d’autres musiciens. Je préfère conserver ces cartes dans ma veste. Tout ce que je peux dire, c’est que la maturité musicale est très importante ».

Question maturité musicale, les autres membres du quintet ne sont pas en reste. Entre le jeu pianistique truffé de pépites façon, entre autres, Bud Powell, de Victor Gould (l’un des jeunes hérauts de la scène new-yorkaise), la performance renversante gorgée de blues de Mme Lu au vibraphone, le groove poétique du contrebassiste Corcoran Holt (passeur de relais entre les générations du jazz) et le colorisme soul d’Allan Mednard à la batterie, l’orchestre explore des dimensions harmoniques inédites. Le solo du batteur sera d’ailleurs l’acmé de ce concert, atteignant des sommets de rythmes voire de mélodie, entre puissance et sensualité.

Cependant, le talentueux Mr. Pelt reste le primus inter pares de l’œuvre présentée ce soir-là au public phocéen.

« Dans les plus grandes largeurs, j’ai écrit tout ce qui n’était pas improvisé. L’introduction au piano sur « L’Appel aux armes » est la première chose que j’ai conçue. Cependant, pour les vignettes et interludes, j’ai laissé aux musiciens la possibilité d’insérer leur propre sens artistique, qu’il s’agisse de l’introduction au piano sur « Les Bourgeois de Calais », qui change tous les soirs, ou bien de l’introduction à la contrebasse sur « L’Épilogue » de la suite ».