Chronique

Jonathan Gaudet

La ballade de Robert Johnson

Label / Distribution : Le Mot et le Reste

Robert Johnson. Le fameux, le légendaire Robert Johnson. Il n’est rien de moins excitant que de se pencher sur la vie et l’oeuvre de ce personnage qui coche toutes les cases du héros, du personnage de roman, de la référence absolue en matière de blues.
Pourtant, ce n’est pas sa longue carrière ni sa discographie abondante qui suscitent l’admiration. Mort à 27 ans - on dit de lui qu’il fonde le Forever 27 Club - en ayant enregistré uniquement 29 chansons, celui qui restera célèbre pour avoir vendu son âme au diable en échange d’un don de guitariste inégalé (je pense qu’il s’agit d’une légende) ne semble pas le client idéal pour une biographie de plus de 300 pages. Et pourtant, c’est le défi que relève avec beaucoup de talent l’auteur québecois Jonathan Gaudet.

Son parti pris est simple : chaque chapitre porte le nom d’une des 29 chansons de Robert Johnson et suit, non pas une chronologie, mais plutôt une dramaturgie qui tient du cinéma. Chaque chapitre est un regard différent sur le musicien, avec les mots d’une autre personne, famille, musiciens ou protagonistes de sa vie. C’est aussi l’occasion de visiter un lieu et une époque différente. Tantôt à la première personne, tantôt descriptif, le style semble s’adapter à chacun des personnages qui, tous, ont un lien avec le guitariste.

Cela donne à la lecture un rythme d’écoute de disque : c’est le même disque, avec des chansons différentes, mais du même auteur. Sans trop s’appesantir, l’auteur fait passer une somme d’informations biographiques au fil des descriptions, des dialogues. Et même si certains sont inventés, ils n’en restent pas moins fidèles à ce qu’on est en droit d’imaginer.

Ce gamin vif et malin se taille une autre vie que celle de trimer sous le soleil pour ramasser le coton : il fait le choix difficile de se couper de la petite communauté locale, dont la vie consiste à se traîner de la plantation à l’église en passant par la shotgun house pour s’y écrouler de fatigue.
Robert Johnson, lui, fréquente les juke joints ; il boit, baise et s’esquinte les doigts sur les cordes, taille la route et dans le fond épouse la cause d’une autre communauté, mondiale celle-ci.

Le livre se termine comme il commence, en décembre 1938, à New York, lorsque le producteur John Hammond, qui l’a programmé au concert qu’il produit au Carnegie Hall, apprend la mort du guitariste. Peut-on remplacer Robert Johnson, se demande-t-il ? La question reste posée, plusieurs décennies après.

Cette biographie romancée, publiée par le Mot et le Reste, est une magnifique fresque historique, un véritable scénario pour un film qui permet de mieux comprendre comment la légende s’est forgée autour du musicien.
Nul doute que cet ouvrage sera une référence concernant Robert Johnson, au même titre que la biographie américaine Et le diable a surgi. La vraie vie de Robert Johnson ou la BD Love In Vain... un club très fermé.

par Matthieu Jouan // Publié le 28 février 2021
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