Scènes

Julien Lourau en concert

Musicalité et inspiration sans frontières.


Julien Lourau : sax ténor et soprano ; Bojan Zulfikarpasic : piano ; Vincent Artaud : contrebasse ; Daniel Bruno-Garcia : batterie

Espace Julien, Marseille, 13 novembre 2003. Dans le cadre du Cri du Port.

Avant que le concert ne commence, j’entends mon voisin de derrière expliquer qu’il ne connaît pas le dernier album de Julien Lourau, The Rise (pourtant sorti il y a un an et demi), que le saxophoniste va présenter ce soir en compagnie de son quartet… Nul doute que ce spectateur va être pour le moins surpris s’il en est resté à l’album précédent, Gambit, car depuis, Lourau a - temporairement ? - délaissé rythmes jungle ou drum’n’bass et machines au profit d’une approche purement acoustique, plus intimiste.

Les morceaux s’enchaînent, quasiment dans l’ordre de l’album : The Saloon, Ginger Bread, Bulkamer… puis The Rise. Travail sans filet : contrairement à l’album studio, pas d’invités permettant d’enrichir l’éclectisme déjà soutenu des compositions à l’aide d’instruments plus ou moins exotiques, des percussions à la kaval ou encore les percussions et le chant. Rien de tout cela ici, la formation est un quartet et les musiciens doivent extraire l’âme des morceaux grâce à une simple section rythmique au service d’un sax ténor ou soprano. Mais quelle section ! Menée de main de maître par Bojan Zulfikarpasic, parfaitement à l’aise aussi bien dans le rôle du sideman ce soir qu’en tant que leader d’un trio dix jours auparavant au New Morning pour présenter son dernier album Transpacifik, le pianiste est véritablement le complément idéal de Julien Lourau. Aux mélodies élaborées de ce dernier, Bojan Zulfikarpasic apporte son toucher à la froideur brûlante et se lance dans de nombreuses improvisations comme dans autant de chemins de traverse à explorer. Arpèges rapides évoquant le cymbalum sur The Saloon, ostinato lancinant à la main droite en support d’un solo de batterie sur le même morceau, introduction énergique de Hulio’s Blues (une de ses compositions) dans laquelle il étouffe de la main les cordes du piano, Zulfikarpasic prend tout l’espace disponible.

Julien Lourau n’est pas directif, et cela permet à la musique de prendre son essor en laissant le champ libre à chacun. C’est une approche louable, mais ici le contrebassiste en fait les frais face aux personnalités musicales très prononcées du leader et du pianiste : Vincent Artaud joue son rôle mais sans réelle initiative, nous gratifiant de chorus relativement modestes et d’une introduction sur Bulkamer.


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Julien Lourau par Hélène Collon

Sur ce dernier titre, agrégation du nom des deux pays Bulgarie et Cameroun, auxquels il emprunte les deux différents rythmes et mélodies, Lourau offre au soprano (qui ne sera utilisé qu’à cette occasion) une exposition du thème riche d’ornementations. Plus généralement, le leader et son ténor dépoli emplissent la salle d’un magnifique son rond et chaleureux, loin des sonorités de saxophone agressives car trop chargées dans les médiums que l’on peut entendre çà ou là. Ses chorus sont particulièrement riches, relevant souvent le défi de s’aventurer dans des zones légèrement free sans perdre en musicalité ni en harmonie, notamment sur l’hommage à Gato Barbieri El Gato Porteño.

Après un peu plus de deux heures de concert, on quitte l’endroit encore ébloui par les remarquables interprétations ces morceaux de Julien Lourau et son quartet, avec dans la tête des souvenirs des Balkans, d’Afrique ou d’Espagne (le traditionnel Anda, Jaleo). Un concert tout à fait à sa place au cœur de Marseille la multiple…