Scènes

French Touch in Nancy

Manu Jazz Club, 24 janvier 2019, Stéphane Kerecki « French Touch »


Stéphane Kerecki French Touch © Jacky Joannès

Ou comment s’emparer du répertoire de quelques têtes d’affiche de la musique électro made in France et en extraire toute l’essence mélodique. À ce petit jeu, Stéphane Kerecki et ses partenaires sont passés maîtres. Quand le jazz est là...

Le nom de Stéphane Kerecki est, semble-t-il, la garantie d’un public plus nombreux qu’à l’habitude au Théâtre de la Manufacture, à l’occasion de ce nouvel épisode du Manu Jazz Club Saison 6, si l’on en juge par l’assistance bien fournie du jour. Le contrebassiste n’est pas un inconnu, tant s’en faut, il est par ailleurs déjà venu à Nancy dans le cadre de Nancy Jazz Pulsations. C’était il y a quelques années, en 2013, du temps de ses Sound Architects. Déjà un très beau moment de musique.

Mais cette fois, c’est avec sa French Touch qu’il nous donne rendez-vous. J’ai pu dire ici même tout le bien que je pensais du disque homonyme enregistré par le quartet, une formation en quelque sorte née de la disparition brutale de John Taylor en 2015. Le pianiste avait été victime d’une crise cardiaque sur scène, signant à brève échéance la fin du groupe en tant que tel. Avant que le quartet ne renaisse, célébrant non plus la Nouvelle Vague du cinéma français, mais une autre aux couleurs de la musique électro hexagonale nommée... French Touch par les Anglo-Saxons. Ceux d’entre vous qui aimeraient en savoir plus sur les origines de cette re-création pourront toujours se reporter à la playlist comparative que j’ai créée par ici, histoire de mesurer aussi l’imagination mélodique du contrebassiste et ses partenaires.

Stéphane Kerecki © Jacky Joannès

Sur scène, on note une différence importante par rapport au disque : si Fabrice Moreau (batterie) et Jozef Dumoulin (piano, Fender Rhodes) sont bien au générique de cette bande-son pas comme les autres, Émile Parisien cède sa place à un autre flibustier du saxophone : le trop rare Julien Lourau, lui-même bien connu du public nancéen. Alors bien sûr, la gestuelle de ce dernier est moins désarticulée que celle de Parisien, mais son jeu adopte d’autres couleurs, tout aussi personnelles et passionnantes, ce qu’on savait depuis longtemps (souvenir par exemple d’un magnifique duo en 2003 avec le pianiste Bojan Z, dans la petite salle du Vertigo aujourd’hui disparue). Lourau passe du ténor au soprano, se joue de quelques effets électroniques et surtout, imprime une marque tout en muscles à chacune de ses interventions. Le saxophoniste fait partie des costauds mais dans la catégorie des « grands sensibles ». Une personnalité qui s’accorde parfaitement avec la puissance souple de Stéphane Kerecki dont le sourire atteste de l’harmonie qui règne entre les quatre et de sa capacité à tenir la maison avec une assurance paisible. Fabrice Moreau, pour frappeur qu’il soit, ce qu’il démontrera par un solo parfaitement scénarisé, est d’abord un musicien soucieux de la moindre nuance sonore ; quant à Jozef Dumoulin, on le sait « homme de climats », ceux qu’il élabore en particulier avec son Fender Rhodes, en dépit d’un grésillement quasi constant qui aura pu incommoder quelques oreilles. Le diable est parfois dans les... câbles !

une démonstration sans faille de ce qu’on appelle musique vivante

En deux sets (trop courts, forcément), Stéphane Kerecki et sa French Touch auront rappelé que le jazz est un langage qui se nourrit depuis toujours des musiques dites populaires. Et le travail de transformation accompli par le groupe est tel qu’il n’est nul besoin de connaître Daft Punk, Air, Phoenix, Justice, Kavinsky ou Chassol sur le bout des doigts pour apprécier un tel répertoire comme il le mérite. Le contrebassiste fait de cette source une matière première organique qu’il va modeler et dont il sait extraire toute l’essence mélodique. On reconnaît à peine les versions originales et finalement, quelle importance ? Sous nos yeux et nos oreilles, c’est une démonstration sans faille de ce qu’on appelle musique vivante.

Je dois enfin souligner une évolution sensible avec l’arrivée de Thibaud Rolland, le successeur de Patrick Kader dans l’équipe de NJP, qui prend la parole sur scène juste avant le concert afin de présenter les musiciens. C’est un geste moins anodin qu’il n’y paraît, un lien simple tissé entre l’équipe du festival et son public. Et c’est nouveau ! On ne peut qu’encourager une telle initiative, qu’on n’osait plus espérer.