Entretien

Kaja Draksler, la discipline spontanée des étoiles

La pianiste slovène sort un nouveau projet avec son octet : Out for Stars

Kaja Draksler est pianiste et compositrice. Née en Slovénie, elle est assimilée à la scène jazz et musiques improvisées d’Amsterdam, mais vit entre Copenhague et Trboje, son village familial, joue beaucoup avec les musicien.ne.s de Berlin et, parce que son activité (en temps normal) est chargée, passe du temps sur les routes d’Europe et au-delà.
Pianiste énergique et très portée sur le rythme et le constructivisme musical, elle élabore une musique scandée et martelée qui lui permet de discourir facilement avec des musicien.ne.s de la même trempe. Son duo – deux pianos - avec Eve Risser a fait sensation. Bientôt sort un autre duo avec le guitariste Terrie Ex, qui n’est pas connu pour égrener des sérénades. On l’a vue aussi aux côtés de Christian Lillinger, un batteur architecte pour le projet Open Form For Society ou le trio Punkt.Vrt.Plastik, deux ensembles qui verticalisent la musique par des stries rythmiques.

Mais ça n’en fait pas une cogneuse pour autant. Même si elle cite Monk et Taylor comme référence, elle sait aussi bien chercher du côté de l’esquisse, du frôlement, comme en témoignent ses rencontres avec Susana Santos Silva ou en solo. Alors, telle une peintre qui travaillerait un glacis au blaireau, elle sait flouter le rendu d’une toile, exciter les pigments.
Il y a toujours chez elle une recherche de formes, de grandes formes, de métalangage. Et lorsque le besoin de mots se fait sentir, comme pour son octet, elle choisit la poésie et compose une œuvre hybride, populaire et savante, où les élégances criminelles de Robert Frost se fondent dans les élans mystiques de Haendel.
Octuors de l’instant, soliloques caméristes, duels diplomates, équipées polyrythmiques, Kaja Draklser est habile quelque soit le contexte, inspirée et généreuse, curieuse et moderne.

Kaja Draksler © Tim Dickeson

- Vous avez commencé une série d’entretiens avec d’autres musicien.ne.s, pourquoi ce besoin d’enquête ?

En fait, je voulais lancer un podcast pour interroger des musiciens, mais on m’a ensuite demandé de faire une interview pour un fantastique site web slovène Centralala, dirigé par Špela Trošt, et elle m’a envoyé des questions une par une par e-mail, ce qui a créé une sorte de conversation. J’ai vraiment apprécié d’être interviewée de cette manière et j’ai décidé que ce serait le format de mes interviews avec les musiciens. Tous les concerts ayant été annulés, le moment était venu. En outre, la plupart d’entre nous traversent une période de réflexion qui est propice à ce type d’entretiens et de questions.

- Je suis d’accord. Dans Citizen Jazz, nous avons réalisé la plupart de nos entretiens de cette manière. Cela nous donne le temps de réfléchir, de vérifier et de nous exprimer correctement. Allez-vous continuer à recueillir la parole des musicien.ne.s après la pandémie ?
Je pense que oui. Voyons comment les choses évoluent - j’aimerais que cela reste naturel.

Plus je vieillis, plus je trouve mes racines importantes et plus je pense à mon enfance

- Sur votre site, vous vous présentez avec votre famille et vos origines rurales. Ce lien avec vos racines est-il important pour vous ?

Plus je vieillis, plus je trouve mes racines importantes et plus je pense à mon enfance et au passé de ma famille - tout cela est dans mon ADN, tout fait partie de moi et de ma production créative. Je suis extrêmement reconnaissante que mes parents ne m’aient jamais mis la pression sur le fait d’être musicienne ou quoi que ce soit d’autre. Ils viennent d’un monde très différent, toute ma famille élargie a une vie très « normale ». Je pense que cela influence ma personnalité et mon attitude vis-à-vis de la vie et, par conséquent, de la musique.

- Vous ne pensez pas que votre vie de musicien est « normale » ? Votre famille écoute-t-elle votre musique ? Qu’est-ce qu’ils en pensent ?

Oh oui, j’ai une vie normale d’une certaine façon. Mais je suppose qu’il y a des vies plus « normales » que la mienne. Des vies de personnes qui vont travailler tous les jours, ont un emploi sûr, une routine quotidienne, vivent dans un seul endroit pour la plus grande partie de leur vie, construisent des maisons, etc.
Ma famille écoute ma musique et elle en aime une partie ; il y en a une autre qu’elle aime moins.

- Votre travail musical vous permet-il de bien vivre ?

Je vis suffisamment de ma musique, du moins pour mes besoins les plus simples. Bien sûr, lorsqu’il s’agit d’acquérir un logement, ou de prendre un crédit, etc. je suis considérée comme pauvre et peu fiable car je n’ai pas de revenu régulier. Être dans cette situation est vraiment nul. Beaucoup de gens ont cette vision stéréotypée des artistes qui ne sont pas capables de se prendre en charge, il est donc difficile pour eux de vous faire confiance.
En ce moment, je ne gagne pas d’argent bien sûr, comme tous les musiciens et artistes que je connais. Nous avons vraiment été gravement touchés par la pandémie.

Kaja Draksler © Gérard Boisnel

- Qu’avez-vous fait pendant le confinement ? La pandémie a-t-elle changé votre façon de penser la musique ? A quoi ressembleront les prochains mois pour vous ?

Je me suis entraînée, j’ai composé, j’ai lu des livres, j’ai fait du jogging, j’ai écouté de la musique (de la musique électronique, ce que je fais rarement), j’ai commencé la série d’interviews, j’ai cuisiné...
Je ne pense pas que la pandémie ait changé ma façon de voir la musique, mais elle m’a fait réaliser que j’ai vraiment besoin de la musique pour ma sérénité et mon équilibre intérieur, elle est très importante pour moi.
Les prochains mois s’annoncent incertains. Il y a quelques concerts qui sont censés avoir lieu, mais ils ont tous un petit point d’interrogation, personne ne sait ce que l’automne pourrait réserver.

- Que retenez-vous de votre passage au sein de l’European Movement Jazz Orchestra ?
C’était ma première (et probablement la plus confortable) expérience de tournée. Tout était pris en charge, nous avions un directeur de tournée et tout.
J’ai aussi rencontré beaucoup de mes futurs collaborateurs dans ce groupe, Christian Lillinger (et à travers lui la scène berlinoise) et Susana Santos Silva, par exemple. J’ai également pu passer du temps avec mes idoles de jazz slovènes adolescentes - le groupe était un projet de l’U.E. auquel participaient des musiciens slovènes, portugais et allemands. C’était vraiment une grande initiative et nous voulions la poursuivre (nous l’avons fait pendant un an ou deux, nous avons joué au festival de jazz du Caire juste après leur révolution !), mais c’était un groupe trop important pour être géré sans manager ou leader.

jouer seule me donnait une liberté unique

- Votre activité de pianiste et de chef d’orchestre est très intense, avec de nombreux projets différents.
Tout d’abord, il y a le piano solo. Que demande ce type d’exercice en termes d’énergie et de contenu ?

Le solo m’a été commandé par le Festival de jazz de Ljubljana et Clean Feed en 2012. Ce n’était pas mon idée et j’en avais vraiment peur ! Tant de choses ont été faites sous forme de piano solo et il en faut beaucoup pour jouer un solo : un très haut niveau de concentration, de confiance en soi, une bonne forme physique, des idées !
J’y ai travaillé dur, surtout en 2012-13, quand j’ai commencé à jouer seule. Plus tard, j’ai joué en solo assez souvent au fil des ans, donc d’une certaine manière, c’est devenu plus facile. J’ai réalisé que jouer seule me donnait une liberté unique. J’aime aussi voyager seule, l’expérience des tournées est différente, très réfléchie, parfois aussi solitaire. Le solo est un excellent mode de travail sur son propre langage, sur sa technique, sur la recherche de qui on est vraiment musicalement.

- Puis des duos, tous différents mais avec des musicien.ne.s qui ont en commun le sens de l’expérience sonore, du bruit, du silence et de la curiosité. Quel lien avez-vous avec Susana Santos Silva, avec Eve Risser, avec Szymon Gasiorek, avec Terrie Ex, avec Onno Govaert ?

Je me rattache vraiment à chacun d’eux, sinon je n’aurais pas joué avec eux. Je pense que ces musiciens sont très différents les uns des autres, même s’ils font tous partie d’une scène à peu près identique. J’ai une bonne relation personnelle avec chacun d’eux et c’est très important pour moi quand je joue en duo. L’approche dans ces groupes est également différente, avec Terrie et Onno, les choses sont complètement libres et improvisées, avec Szymon nous utilisons des concepts et de courts matériaux composés, avec Susana et Eve nous jouons des compositions dans une certaine mesure, donc c’est très versatile. J’aime leur jeu et que je trouve chacun d’eux très original. Il est important pour moi que les gens avec qui je joue soient différents les uns des autres, afin de créer une histoire unique avec chacun d’entre eux.

- Quel est ce penchant pour le rythme que l’on retrouve dans votre musique, notamment à travers le piano préparé ?

Je pense que j’ai toujours eu un lien fort avec le rythme, pas seulement à travers le piano préparé, mais aussi de manière générale dans mon jeu de piano « normal ». Mes héros du piano, Thelonious Monk, Duke Ellington, Cecil Taylor, Nina Simone, ont tous un lien fort avec le rythme ainsi qu’avec une pensée de compositeur. Ces deux aspects du jeu de piano m’ont donc toujours été proches.

- Qu’appelez-vous une « pensée de compositeur » ?

Par pensée de compositeur, je fais référence à une façon d’improviser qui est plus celle d’un compositeur que celle d’un musicien, où l’on pense à la structure globale, au développement des motifs et où l’on travaille vraiment avec le matériau.

Kaja Draksler © Tim Dickeson

- En plus de deux duos avec des batteurs, vous avez récemment enregistré deux projets très différents avec le batteur Christian Lillinger. Que retenez-vous de ces musiques ?

Jouer la musique de Christian et jouer avec lui en général, c’est vraiment autre chose. C’est une vraie personnalité originale d’aujourd’hui ; très travailleur, incroyablement talentueux et avant-gardiste, très ouvert, connaisseur. Il a un esprit de compositeur et un esprit de musicien et les deux sont aussi forts l’un que l’autre, ce qui est très inhabituel. Son Open Form for Society est incontestablement une grande œuvre, et le trio que nous avons avec Petter est pour moi un groupe très stimulant, je crois que nous avons aussi beaucoup grandi en tant que groupe au fil des ans.

- Comment avez-vous trouvé la performance Open Form for Society au Berlin Jazzfest ?

Ce fut un véritable défi de réaliser ce programme en direct, car il a été conçu dans une optique de postproduction. Mais ces musiciens sont intrépides et avec la vision de Christian qui nous guidait, il y a vraiment un courant qui est passé, je trouve. Nous avions fait un concert avant cela (à Donaueschingen), donc nous avions une petite expérience. La scène centrale a très bien fonctionné pour nous. Comme nous sommes un grand groupe avec beaucoup de gros instruments, il n’y a pas souvent moyen de bien se voir, alors être en cercle était super agréable pour nous.

Nous avons besoin de modèles féminins, nous avons besoin d’énergie féminine dans tous les domaines

- Il y a beaucoup de femmes musiciennes dans votre environnement musical. Pourquoi choisissez-vous ces musiciennes ?

Je pense que le choix des musiciens est toujours un mélange de personnes avec lesquelles on se sent bien sur un plan personnel et celles qu’on croise et avec qui on joue par pure coïncidence. Je ne pense pas en termes de sexe lorsque je choisis avec qui je veux jouer.

Kaja Draksler © Sara Anke

- Les questions de genre ont-elles été un problème dans votre vie professionnelle ? Remarquez-vous une évolution des mentalités ces dernières années ?
Ugh, la question du genre. C’est complexe, vous savez.

D’un côté, comme la plupart des femmes, je peux dire que j’ai toujours eu le sentiment que je devais prouver davantage en tant que fille. D’autre part, je sais que je suis dans une position privilégiée à ce moment précis de l’histoire où il est presque impossible d’organiser un festival ou tout autre programme sans une forte représentation féminine. Rédiger des demandes de subventions en Scandinavie ? - Oubliez ça, si vous n’avez pas un groupe qui comprend 50% de filles !
Est-ce une bonne chose ? Il faut bien commencer quelque part, je suppose.
Nina Simone a été le seul modèle féminin pour moi. Et ça a fait une différence qu’elle soit une femme, c’est sûr ! Nous avons besoin de modèles féminins, nous avons besoin d’énergie féminine dans tous les domaines, pour avoir un équilibre. Je vois combien de fois après mes concerts, de jeunes pianistes ou musiciennes en général viennent me voir et me posent des questions. Elles peuvent s’identifier à moi, c’est naturel.

- Il y a le projet Hearth qui devait se dérouler à Banlieues Bleues avec quatre fantastiques musiciennes, comment ce projet est-il né ?
C’est l’un des deux projets (l’autre est le trio Punkt.Vrt.Plastik) qui a démarré lors de October Meeting en 2016, l’un des derniers gros projets organisés par le grand Huub van Riel au Bimhuis. Nous y avons joué et avons beaucoup aimé, alors nous avons décidé de continuer en tant que groupe. Bien sûr, sur le plan logistique, c’est un cauchemar car chacun de nous vit dans un pays différent, mais d’une manière ou d’une autre, nous nous débrouillons.

- Quelle est l’importance de la scène à Amsterdam pour vous ? Quels sont vos endroits préférés et inspirants en ce moment ?

La scène d’Amsterdam est très importante pour moi, c’est là que j’ai appris à improviser et que vivent certaines de mes idoles. J’aime être impliqué dans la scène berlinoise, bien sûr il y a beaucoup de scènes différentes là-bas, je suis surtout en contact avec les gens avec qui je joue dans l’ensemble de Christian. Je trouve la scène de Ljubljana intéressante, il y a beaucoup de musiciens talentueux en Slovénie, une grande association appelée Sploh organise une variété d’événements de musique, de théâtre et de danse. J’aime aussi la scène de Varsovie, les musiciens du label LADO ABC, par exemple.

- Parlons de votre octet, de la création, du sujet de cette musique et de la réalisation de l’enregistrement qui vient de sortir.

Notre octet est un groupe auquel je consacre beaucoup de temps et auquel je pense, et ce depuis le tout début (nous avons commencé en 2015). Quand je l’ai monté, je venais de terminer mes études de composition classique et j’ai beaucoup improvisé librement. Je cherchais donc un moyen de combiner ces deux mondes d’une manière organique et particulière. Je cherchais un groupe de personnes ayant des antécédents différents, qui soient à la fois souples et expressives. Je cherchais un bon équilibre des personnalités, et je pense que j’ai réussi car nous sommes vraiment comme une grande et tendre famille.

Nous avons récemment sorti notre deuxième album Out For Stars, qui est composé autour de la poésie de Robert Frost. Le premier album Gledalec comportait plusieurs textes de poètes, et là, j’ai beaucoup expérimenté les possibilités de ce groupe. Dans ce deuxième album, j’ai le sentiment qu’il y a plus de concentration et de cohérence. Le groupe a vraiment beaucoup évolué, ils comprennent et ressentent ma musique et ce que j’attends d’eux, il faut donc beaucoup moins d’explications. Je suis toujours intéressée à pousser chacun et le groupe en dehors de notre zone de confort.

j’aime les longues relations, dans les groupes, dans la vie.

- Avez-vous un autre projet en cours ?

Vous abordez la plupart de mes projets dans vos questions. Un projet que je trouve très important pour mon développement en tant que musicienne et compositrice est ma collaboration avec le collectif I/O, dirigé par le compositeur grec Thanasis Deligiannis.
Là, nous travaillons sur des projets impliquant le théâtre, les nouvelles technologies, nous collaborons avec des artistes de différents horizons. Je suis toujours placée dans des rôles difficiles, je dois jouer d’autres instruments que le piano, me déplacer sur scène, parfois parler, etc. Nous travaillons également sur de longues périodes de production, où nous étudions le matériel, développons les logiciels dont nous avons besoin, travaillons sur la dramaturgie, travaillons avec des textes, etc.

- Quel genre d’être humain êtes-vous ?

Déterminée, opiniâtre, disciplinée, impatiente, curieuse, réaliste.

- Beaucoup de vos disques sont sur le label Clean Feed, quelle est la raison de cette fidélité ?

J’aime travailler avec eux, et j’ai le sentiment de faire partie de la famille. Pedro Costa est une personne très généreuse, il m’a donné ma chance alors que personne ne me connaissait et je lui en suis très reconnaissante. Ils ont un grand catalogue et une véritable passion pour la musique.
Et j’aime les longues relations, les voir grandir, dans les groupes, dans la vie.

par Matthieu Jouan // Publié le 14 juin 2020
P.-S. :

Discographie sélective :

Kaja Draksler Octet : Out for Stars, 2020
Kaja Draksler - Terrie Ex : The Swim, 2020
Czajka & Puchacz (Kaja Draksler - Szymon Gąsiorek) : Bivališča, 2020
Christian Lillinger : Open Form For Society, 2019
Draksler, Eldh, Lillinger : Punkt.Vrt.Plastik, 2018
Kaja Draksler - Eve Risser : To Pianos, 2017
Kaja Draksler Octet : Gledalec, 2017
Kaja Draksler - Onno Govaert : Bums, 2015
Kaja Draksler - Matīss Čudars : Miniatures from our living room, 2015
Kaja Draksler - Susana Santos Silva : This Love, 2015
Kaja Draksler solo : The Lives of Many Others, 2013
EMJO : Live in Coimbra, 2011
Kaja Draksler Acroopolis Quartet : Turku, 2009
Kaja Draksler : Akropola, 2008