Festa do Jazz, les ponts sonores de Belém 🇵🇹
Finir l’année à Belém par une série de concerts de jazz dans l’immense et châtelain centre culturel, peut devenir une tradition plaisante.
Robinson Khouri trio © Fábio Teixeira
L’association Sons da Lusofonia, qui préside à l’organisation de ce petit festival de deux jours et une soirée depuis maintenant 23 ans, a trouvé un bel équilibre entre les différentes esthétiques du jazz (de plus classique au plus improvisé). Elle sait aussi jeter des ponts entre les scènes internationales en invitant ou croisant un bon nombre de musicien·nes étranger·es. Elle mise également sur l’avenir en organisant, chaque année, les rencontres des écoles portugaises de jazz qui envoient une douzaine de groupes d’étudiant·es concourir pour décrocher un prix.
Le quartet qui réunit l’accordéoniste João Barradas et la chanteuse Sara Serpa est l’unique concert donné en ouverture du festival, le premier soir. Dans la salle Black Box, le petit auditorium du majestueux Centro Cultural de Belém, assez plein ce soir-là, les musicien·nes jouent une longue suite un peu nostalgique aux accents populaires, au sens folklorique. L’accordéon est très présent et brode autour du chant de Serpa. Elle chante avec l’attaque, les intonations et le phrasé d’un saxophone alto, sans paroles. Elle pose de longues notes, avec précision et lenteur, à la façon de Lee Konitz. Derrière une épure assumée, la narration est chaotique et décentrée, ce qui est surprenant pour un répertoire si écrit et si cadré. Outre la chanteuse, on retient la finesse du jeu de batterie de João Pereira.

- Robinson Khoury © Fábio Teixeira
Le lendemain, quatre concerts sont programmés dans l’auditorium. C’est avec le groupe Jazzopa, un collectif portugais composé d’un quartet de jazz et de trois vocalistes rap, spoken-word. L’ouverture est plutôt prometteuse, avec des nappes spectrales et libres. Mais le format rap sur un quartet instrumental prend vite les allures de la musique d’Erik Truffaz à l’époque de The Dawn en 1998. Aucune surprise avec les prises de parole, donc, et l’ensemble fait penser à un exercice d’école de musique : « jouer à la manière de » !
Le quartet qui suit, le Mateus Saldanha Quartet, est également composé de musiciens locaux. Ultra classiques jusqu’aux cravates, ils jouent un jazz bien cadré, une musique pour club de jazz traditionnel sans heurt.
Avant le troisième concert, on assiste à une cérémonie de remise de prix du jazz portugais (sans traduction, ce qui rend le moment ésotérique). Parmi les lauréats, on reconnaît José Miguel Pereira, le directeur du magazine Jazz.pt et de JACC (Jazz Ao Centro Clube), un centre culturel de Coimbra qui propose des concerts, un festival et qui édite des disques de jazz.
Puis le trio de Robinson Khoury, Mÿa, présente son programme établi. Plus direct et sans apprêt que les fois précédentes, le son d’ensemble s’est patiné. Le synthétiseur modulaire du tromboniste est très présent et la couleur électronique va prendre le dessus. Les rythmes sont binaires et circulaires, les effets nombreux, l’ambiance s’orientalise par moments, embrumée de réverbération. Le tromboniste excelle toujours techniquement, notamment par de belles attaques dans les aigus. L’esthétique globale qui lorgne du côté du New Age et les nombreux effets rendent cette musique moins accrocheuse qu’elle pourrait l’être.
Enfin, pour conclure cette journée, un concert typique de festival, une star américaine en tournée. Il s’agit du pianiste Brian Jackson, ancien collaborateur artistique de Gil Scott-Heron, une gloire passée sur laquelle il vit aujourd’hui. D’ailleurs, il ouvre son concert en parlant de Gil Scott-Heron et des morceaux qu’ils avaient l’habitude de jouer. Il chante et joue du clavier (synthé, piano) et de la flûte. C’est une sorte d’afro-folk groovy festive qui fait passer le temps. Personne n’est dupe et l’on sait qu’il rejouera exactement le même concert, à la note près, dans la ville suivante.

- Analogik © Fábio Teixeira
Le troisième et dernier jour s’ouvre avec le quartet franco-portugais Analogik. Autour de Zé Almeida (contrebasse), le violoncelle d’Adèle Viret et la batterie de Samuel Ber font bloc pour soutenir et jouer avec la voix de Mariana Dionisio. Une voix plutôt opératique, projetée, qui rappelle parfois les interjections du théâtre Nō. Aucun effet électronique n’est nécessaire, car elle maîtrise et module son intensité et les timbres de son registre. Surprenant. La musique est écrite en tableaux assez mélodiques. Le violoncelle vient, par instants, doubler la voix pour un son boisé. Samuel Ber est très précis, pointilliste et coloriste. La musique écrite par Zé Almeida a des tempos changeants, entre moments suspendus et cavalcades entraînantes. Adèle Viret est essentielle ; entre les graves de la contrebasse et les aigus de la voix, elle vient bourdonner alentour. L’ensemble, qui rencontre un certain succès auprès du public, a su créer une petite litanie lyrique enchanteresse.

- hilde © Fábio Teixeira
C’est ensuite le quartet allemand hilde qui vient enchanter le public. Ce groupe tourne maintenant depuis quelques mois en Europe et présente un répertoire sans cesse renouvelé, qui s’impose sur scène, en fonction de l’ambiance, de l’humeur et de l’énergie sur scène. Les quatre musiciennes (Julia Brüssel au violon, Marie Daniels à la voix, Maria Trautmann au trombone et Emily Wittbrodt au violoncelle) inventent une musique cinématographique, faite de flux et de reflux. Le son de la salle est bon, c’est notable. Le trombone cuivré et chaud contraste avec les cordes acides et la voix fantasque. Dans les moments d’improvisation totale ou dans les espaces d’interaction intense, de grandes vagues mélodiques se succèdent. Parfois, les paroles des chansons donnent une couleur néo-folk à la musique, parfois une approche plus bruitiste laisse s’exprimer de nombreuses émotions. hilde a tout à offrir, rien ne leur est impossible. Elles sont ensemble, en solo, à deux ou trois, se passent le relais de façon fluide et invisible, évidente. La place laissée au silence est un véritable atout dans leur construction musicale.
Une nouvelle remise de prix se déroule entre les deux séries de concerts. Il s’agit du concours des écoles de jazz du Portugal. Ici, chaque école de jazz envoie un groupe pour une série de concerts devant un jury qui détermine les prix d’ensemble et de soliste. Les professeurs sont avec ces jeunes musicien·nes en devenir et ravi·es d’être ici.

- André Carvalho quintet © Fábio Teixeira
C’est le contrebassiste André Carvalho et son quintet qui ouvrent la dernière partie du festival avec « Of Fragility & Impermanence ». La troisième violoncelliste de la soirée, Raquel Reis, est entourée du saxophoniste José Soares, du pianiste Samuel Gapp et de João Hasselberg à l’électronique. La musique est belle, éthérée, mouvante avec des effets et des voix samplées. La parole circule librement, avec des frottements et des dissonances très contemporaines, urbaines et rugueuses. L’alternance régulière entre construction commune, silences et traits aériens ne laisse que peu de place au hasard. C’est une composition qui met le timbre en avant, comme lorsque José Soares retire le bec du saxophone pour jouer directement au bocal ou quand Hasselberg triture les parties qui viennent d’être enregistrées. C’est un très beau programme.
Enfin, l’Ensemble Festa Do Jazz, une commande du festival à la batteuse Sofia Borges, emmène le public dans une grande improvisation collective en patchwork d’épisodes et d’ambiances divers sans lien les uns avec les autres, mais qui forment un bel ensemble aux couleurs étonnantes.
Cette édition de Festa do Jazz a bénéficié d’une bonne fréquentation et d’une écoute attentive. Les conditions acoustiques sont particulièrement bonnes dans l’auditorium ce qui met en valeur la musique et ses différentes dynamiques. Le soutien de VisitLisbon dans l’invitation des journalistes permet à l’association une couverture médiatique internationale, ce qui est essentiel à la scène jazz portugaise, isolée de l’Europe derrière le glacis espagnol et pourtant si riche et vibrante.
