Scènes

L’esquif du Surnat esquive les récifs

Musique et cirque avec le Surnatural Orchestra


Photo : Pierre Puech

Présenté dans le cadre du dispositif Jazz en Phase, un parcours de concerts de jazz dans les salles de l’agglomération nantaise, le spectacle Esquif a rempli par trois fois la salle du Grand T, le théâtre de Loire-Atlantique.

Il est dit d’un esquif qu’il s’agit d’une petite et frêle embarcation. Nous allons voir que l’esquif en question n’est pas celui qu’on croit.

Le spectacle Esquif est une combinaison compacte de musique, de cirque, de funambulisme et d’une totale prise de risque. Le Surnatural Orchestra est un ensemble collectif, sans chef, de dix-huit musicien.ne.s qui joue une musique très cuivrée et rythmée qui va du jazz à la fanfare en projetant les images de films imaginaires, de voyages figuratifs. Jouée sans chef donc, la musique du Surnat’ [1] fonctionne par vagues - l’ensemble soutenant les solistes - un balancement général permet de garder la cohésion d’ensemble. Et de cohésion il est question ici.

Tatiana-Mosio Bongonga en altitude © Pierre Puech

Il faut imaginer un spectacle où les frontières entre la musique, le cirque, l’acrobatie et le funambulisme sont abolies. La compagnie circassienne Inextremiste joue avec des bombonnes de gaz en acier, des cordes et des planches de bois. Ces éléments sont combinés sur scène dans toutes les configurations possibles et servent de support aux musicien.ne.s et acrobates. Il faut se figurer alors les heures passées par les musicien.ne.s à apprendre à jouer de leur instrument en équilibre sur une bombonne de gaz qui roule sur scène ou sur une planche qui pivote et bascule. Des années à jouer pour des spectacles de cirque ont poussé le Surnat à prendre tous les risques. On connaît la capacité de ce grand ensemble à se tasser pour jouer dans le coin des bars du 10e arrondissement : l’entremêlement est leur marque de fabrique.
Ce collectif est soudé (quasiment au sens propre) et il n’est pas meilleure illustration de cette cohésion que de voir les dix-huit musicien.ne.s debout, serré.e.s, en équilibre sur une grande planche. Un équilibre rendu possible par l’unité d’un corps pourtant multiple. L’orchestre forme alors une brique humaine posée là, solide et compacte, qui finira par exploser, atomisée, au cours du spectacle. Les musicien.ne.s sont alors disséminé.e.s dans la salle et jouent une musique spatialisée pour finir le spectacle en ligne, sur un pont de planches mouvant et précaire.

Le Surnat dans Esquif © Anna Verstraete

Il y a aussi Tatiana-Mosio Bongonga, funambule d’altitude qui suspend son vol au-dessus de ce nid de coucous, allongée sur un fil tendu et qui frappe par la légèreté de ses mouvements. Il y a aussi des gens qui parlent, qui chantent, des spectateur.trice.s qui montent sur scène, des artistes dans la salle… Pas de temps mort, pas de longueur, le temps file et on en redemande.

C’est un spectacle de tension, de risque, de peur. Tout est précaire, tout ne tient que par la magie de la gravité et il s’en faut de peu que l’édifice ne s’écroule. On reste ainsi, le souffle coupé, en alerte, dans l’angoisse d’une chute, d’un centimètre de trop, d’un mouvement trop fort et porté par la houle du spectacle, on se sent comme un esquif, frêle comme il se doit, balloté par les vagues.

par Matthieu Jouan // Publié le 14 avril 2019
P.-S. :

[1Prononcez syʁnat