Chronique

La Section Rythmique

Dave Blenkhorn (g), Sébastien Girardot (b), Guillaume Nouaux (dm)

Evan Arntzen (cl, ts, voix), Brad Child (ts) meets « La Section Rythmique »

Il ne suffit pas de se revendiquer du « swing » pour être dedans. Et le truchement de votre corps est encore le meilleur moyen de savoir si ça le fait, ou pas. Pour peu que, sans y penser, vous sentiez quelque chose bouger légèrement en vous, voire qui vous pousserait à la danse même si vous n’êtes pas doué pour ça, c’est bien ça. Dans les temps actuels, et même de la part de ceux qui se sont fait les apôtres de la chose, le phénomène est bien rare. Il y a d’autres façons de traverser le temps et le tempo, et il faut y être sensible aussi.

Mais quand même : prenez la peine d’écouter Jo Jones, par exemple, et admirez la façon dont il sait (dont il a su) faire vivre le tempo régulier, et non pas seulement le marquer. Le faire vivre, c’est glisser sans cesse de légers accents vers l’avant ou vers l’arrière, avoir l’œil sur le contrebassiste qui vous sert de repère (quand c’est le cas) ; ce n’est jamais une question de métronome (au contraire). Oui, ça tient du miracle, ou comme dirait Jacques Réda, de le « civilisation du rythme ». Les civilisations sont mortelles, celle-là n’a pas échappé à la rigueur de l’histoire…

Pourtant, de temps en temps surgissent des musiciens qui ne se contentent pas des mots mais parviennent à toucher à la chose. Exemple : le batteur Guillaume Nouaux. Originaire de la région bordelaise, il est devenu une sorte de référence en la matière, sans excès de langage, mais avec une obstination dans l’apprentissage qui fait merveille. Avec un contrebassiste appelé Sébastien Girardot et un guitariste australien installé en France, Dave Blenkhorn, ils ont formé une sorte de trio de base, avec lequel nombre de solistes aiment jouer, et enregistrer.

Je me souviens de Lee Konitz à Bordeaux, il ya quelques années, au mois de juillet : il avait trouvé en Dave Blenkhorn le compagnon idéal, qui pouvait le suivre harmoniquement sur tous les standards, et quasiment sur tous les tempos. Il ne voulait plus que lui… à en être désagréable pour les autres.

Brad Child est un excellent saxophoniste ténor, également originaire d’Australie, où il joue depuis au moins trente ans. L’écouter avec « La Section Rythmique » est un régal quand on aime se replonger dans ces musiques, dont je répète qu’il ne suffit pas de s’en revendiquer pour y être. Loin de là. Dès le premier morceau, « Exactly Like You », on sait que ça swingue, et qu’il y prend un plaisir parfaitement partagé. Et si l’on est très attentif, on devine que ce sont bien les ponctuations de Guillaume qui fondent cette « mécanique » qui n’en est pas une. Un grand batteur swing, ça ne sort pas de terre tous les jours. Et c’est la même chose pour le bop, le hard bop, le free et tout ce que vous voulez.

Voilà. Evan Artzen, lui, est canadien. Mais la nationalité n’y fait rien. Excellent au ténor, il chante avec justesse, joue également de la clarinette. Nous avons reçu les deux disques le même jour, tous deux sans label très spécifique, si ce n’est cette fameuse (désormais) Section Rythmique. Et contrairement à ce que d’aucuns peuvent croire - si ce n’est espérer -, avoir accompagné le jazz depuis (au moins) 1958 et continuer à en jouir sous ses formes actuelles n’empêche en rien d’aimer ce que font et jouent les musiciens précités. Pour peu que ça swingue vraiment, et je répète une dernière fois que ce n’est jamais gagné par les mots, mais par un mystérieux talent qui a fait se rencontrer les membres de « La Section Rythmique ». Noter que ces deux sessions ont été magnifiquement enregistrées par Didier Ottaviani, batteur girondin bien connu. Pour se procurer ces disques, se rendre sur le site de « La Section Rythmique » ou sur le site des musiciens, le meilleur et le mieux documenté étant celui de Guillaume Nouaux. Ici même.