Chronique

Lars Danielsson

Mélange Bleu

Lars Danielsson (cello, b, p), Bugge Wesseltoft (p), Nils Petter Molvaer (tp), Eivind Aarset (g), Jon Christensen (dm, perc), Jan Bang (samples, live sampling), Pal « Strangefruit » Nyhus (vinyl chancelling), Xavier Desandre Navarre (perc), Copenhagen Concert Orchestra

Label / Distribution : ACT/Harmonia Mundi

Curieusement, Mélange bleu est un album émouvant, touchant. D’ordinaire, le jazz électro, souvent froid, privilégie le travail sur le son, sur les effets, sur les rythmes binaires et répétitifs des boîtes à rythmes et autres samplers. Ici, Lars Danielsson choisit de mettre en avant les instruments organiques et classiques, notamment ceux dont il joue lui-même (contrebasse, violoncelle, piano).

Une mélodie mélancolique au piano, simple mais prenante… La batterie s’agite tendrement en arrière-plan ; les sons de guitare ou électroniques servent d’arrangements. Comment ce premier titre, « Mélange Bleu », parvient-il à attendrir l’oreille ? Cette introduction, comme il est rare d’en écouter dans le monde du jazz électro, offre un mélange d’instruments parfaitement dosé, de « blue » propre à l’histoire du jazz qu’il soit « note » ou « train ». Le piano mélodieux revient sur « Les coulisses » [1], fragile et délicat ; Danielsson réussit là où Wolfgang Haffner a échoué (Shapes, sorti également sur l’excellent label Act Nu Jazz, qui a su se trouver une personnalité essentielle et nécessaire, constitue le pendant négatif de Mélange Bleu. « Minor People », impressionniste, rappelle l’introduction et sa batterie qui s’agite peu à peu derrière un piano rejouant son gimmick « satien », tel un « fil bleu » parcourant le disque.

Le violoncelle n’est pas en reste, qui apporte beaucoup au féérique « Coulisses » ou l’ultime « After Zero » : les morceaux prennent, grâce à sa présence toute majestueuse, de l’ampleur, imperceptiblement – telle une vague qui s’élèverait doucement pour s’échouer tout aussi calmement. Sur « Sketches of Twelve », plus énergique sans être électro, accompagné d’un riff de guitare dynamisant répété en arrière-plan, il apporte une chaleur inestimable dans la froideur du jazz électro scandinave. Danielsson se permet même d’insérer un passage « pop » très réjouissant. En fin de compte, il prend son temps, là où un trio comme E.S.T. aurait déjà fini.

Tout comme Molvaer sur Er, Danielsson tente donc le mélange entre électronique et organique. Quand l’électronique sert d’accompagnement, le pari est réussi, et avec brio. Mais quand on se tourne davantage vers l’électro, sur « Makro » par exemple, l’ambiance se fait plus attendue et entendue, avec sa trompette « molvaerienne » et son rythme binaire. Néanmoins, le morceau est perturbé (dans le bon sens du terme) par l’électronique : contrairement à ce qui se passe sur de nombreux albums électro jazz, « Makro » est loin d’être un long fleuve tranquille. La trompette s’efface, les arrangements prenant le dessus grâce à un orchestre discret (et non larmoyant), pour revenir enfin par ongues notes aériennes.

« Ironside » se tourne davantage vers un jazz électro classique - sans être dansant, plutôt « lounge » : c’est le morceau le moins intéressant de l’album, restreint par les clichés du genre. Mais il a le mérite de poser la question « Et si Mélange bleu était un album romantique, charmeur, séducteur ? » Proche de l’univers d’un Bugge Wesseltoft (présent sur l’album), ce genre de morceau laisse toujours un peu perplexe, sans être pour autant désagréable : on se demande seulement quel en est l’objectif. Il s’écoute, en fond, en soirée, ou même journée, comme une musique d’ambiance.

Pourtant Mélange Bleu ne manque pas d’ironie : c’est à la suite de ce morceau « convenu » que Danielsson choisit de nous offrir le long et passionnant « Judas Bolero » (le titre à lui seul ouvre des voies inexplorées !) improvisation audacieuse qui bouscule les idées reçues à propos des albums masqués par leurs prestigieux invités (ici, Bugge W., NPM et sa garde rapprochée…) et se démarque par son originalité et son introduction évocatrice ; même Molvaer semble changer de style - au moins, pour ce « Judas Bolero » l’album mérite le détour. L’ambiance se fait plus orientale, mais évoque aussi le travail d’un Mark Hollis. Proche à certains moments de la musique contemporaine, rehaussé par un background moderne et électro, l’orchestre de Copenhague livre un apport singulier : Danielsson a l’intelligence d’en faire une utilisation proprement musicale et non simplement ornementale. L’album se décline sur un tempo lent, mais c’est ce qui fait sa force. Par moments on entend Miles Davis derrière la trompette de Molvaer - une facette de son talent moins présente sur ses albums solos.

Mélange bleu s’écoute sans modération et se re-découvre à chaque écoute. Sous une couverture et une apparence presque conformistes, il recèle des morceaux (sur)prenants et souvent désarmants. Quand Danielsson parvient à transmettre son ingéniosité à ses célèbres amis, il sort d’un certain classicisme propre aux styles qui ont du succès et se déclinent en stéréotypes. Le contrebassiste suédois montre, à l’inverse, qu’on peut faire du jazz électro exigeant, c’est-à-dire non répétitif, non dansant ou produit pour s’écouter en fond autour d’un verre. S’il exige de nos oreilles une véritable écoute, Mélange bleu sait aussi nous récompenser par de belles mélodies lascives au piano mâtinées d’ambiances aux confins de l’expérimental et du classique contemporain.