Scènes

Le petit déjeuner de la Belle Ouïe

Un programme surprenant ce jeudi 12 décembre matin au Balto de Montreuil : un petit déjeuner musical


Denis Charolles, Guillaume Roy, Pierrick Hardy

A ce petit déjeuner étaient prévus Anne Montaron, Denis Charolles, Guillaume Roy, Pierrick Hardy et Juan Camilo Hernandez. Le 12 décembre 2019, c’est donc après le 5, début du mouvement social contre la réforme des retraites : des grèves sérieuses, donc pas de transport. Pour y aller, une heure de marche par trajet.
Mais il y a des aficionados.

Tunnel

Après la traversée du bar, une forme de tunnel de bandes verticales blanches et noires éclairées de lumière violette : effet saisissant. Son auteur, Thibaud Duprec, m’apprend que c’est fait avec des rouleaux de tickets de PMU passés au chalumeau.
Après ce tunnel, une roulotte, la régie vidéo, et seulement ensuite les rangées de sièges et la scène.

Anne Montaron, qui devait dire des textes, n’a pu venir. JC Hernandez, quant à lui, déclare vouloir jouer seul, son volume sonore risquant d’étouffer le travail des autres musiciens. C’est ainsi que le quintette se retrouve être un trio.

Denis Charolles présente le programme, qui devrait durer une heure trente, puis son groupe, qui jouera deux sets, et nous informe qu’il y aura des projections vidéos (du même Thibaud Duprec) réalisées avec « les poubelles de la télé ».
Un doigt mouillé pour glisser sur les peaux, des frappes douces du plat de la main : c’est ainsi que débute le jeu de Denis Charolles pour accompagner celui de Guillaume Roy. Dès ses premières notes, ce dernier délivre un chant étrange, lyrique, venu de contrées non identifiables mais lointaines, enivrantes. Cette légère transe va s’accentuant et s’impose tout le set durant. La guitare de Pierrick Hardy y ajoute de légères touches de couleur, parfois des mélopées proches du son de l’oud. Denis Charolles, avec son humour quasi consubstantiel, regarde sa batterie, un peu étonné, interrogatif, comme découvrant tout un monde de possibilités. Puis il semble jouer un jeu distant de l’improvisation en cours, avec des frappes assez régulières aux baguettes, comme celles d’un graveur de cuivre, légères, obstinées, ou avec des pulsations jazz assez classiques aux balais, mais il offre de fait un véritable écrin aux mélopées des cordes. Guillaume Roy entame un vol long, lent, d’une sensibilité très aiguisée et entraîne ses amis dans ce moment magique, bien loin de la grisaille matinale d’une fin d’automne en banlieue parisienne. Je vous laisse découvrir.

Après les nuées et les chaos électroniques, jouées dans une lumière encore plus chiche qu’avec le trio (d’où l’absence de vidéo), c’est la pause, ou plutôt le petit déjeuner.
Denis Charolles apporte le café pris au bar. Sur place un très grand pain maison nous est proposé, avec du beurre. Les langues se délient.

Naturellement, je demande à voir comment on recycle les « poubelles télévisées ». On monte alors dans la roulotte de Thibaud Duprec qui nous explique le procédé : il choisi au hasard une chaîne, bien ringarde de préférence, et traite l’image en direct grâce à un logiciel d’un ami. Puis il la projette via différents dispositifs commandés par plusieurs roues à courroies. Pendant toute la projection, il change les paramètres, les traitements, les angles en fonction de la musique. Pour que cela puisse être vu, il faut une scène très peu éclairée, d’où la qualité médiocre de mes vidéos.

Balto 1900

L’histoire des lieux s’invite. Une carte postale du début du XXe siècle (si loin déjà !) représente une rue de Montreuil, un café, celui-là même où nous nous trouvons. C’était un café-concert, d’où la disposition actuelle du lieu. Il s’appelait alors l’ « Éden Concert ».
On a déjà vu Denis Charolles délaisser sa batterie, parfois exotique, pour le trombone, la voix, et parfois même sa caisse à « percuteries » où s’entasse un bric-à-brac d’objets métalliques qu’il s’agit de secouer, de faire ruisseler ou de déverser. En ce second set du trio, il choisit une trompette (un cor ? une vuvuzela ? comme il joue dans la pénombre, c’est difficile à deviner) qu’il fait sonner sur sa caisse claire. Puis revient à ses baguettes alors que Guillaume Roy reprend inlassablement une courte phrase, fragile, en une sorte de rythmique vaguement enivrante, accompagné par Pierrick Hardy qui fait de même avec des sonorités aigrelettes. Un semblant de thème, répétitif, se met en place alors que le violon continue son vol bourdonnant. Après une accalmie, un chant aux couleurs espagnoles (médiévales ?) est joué à la guitare, occasion d’un contre-chant au violon, puis d’un autre chant qui s’émancipe, devenant percussif, voire bruitiste. Retour d’un motif répété à la guitare, occasion d’une stase au violon, superbe, une forme de rêve éveillé, parasité de chocs chaotiques à la batterie, de coups d’archets sur la guitare. Une musique autour de peu de notes, qui crée une forme d’hypnose, qui s’éteint progressivement et qui finit sur un « bonjour ! » claqué par le père Denis.

Après la musique, on peut reprendre une tartine (deux ?), évoquer des possibilités, des projets, des promesses. Des adresses mail circulent. Mais il faut rentrer : une bonne marche urbaine nous attend.

par Guy Sitruk // Publié le 2 février 2020
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