Entretien

Marie Kruttli, une pianiste sans concession

Rencontre avec la pianiste suisse Marie Kruttli

Photo : Marc Hagen Möller

Après des études classiques, Marie Kruttli découvre le jazz, « musique qui résonne en elle et fait vibrer son corps et son âme » comme elle aime à le répéter. Elle a étudié successivement avec les pianistes Emil Spanyi et Hans Feigenwinter.
C’est en 2016 qu’un disque parvient à la rédaction et que nous découvrons la musicienne prometteuse. Aujourd’hui, à l’orée de ses 30 ans, elle mène de front plusieurs projets dont son trio, actif depuis 2015 et le groupe Clair Obscur qui vient de sortir un magnifique album chez QFTF. Elle collabore également avec le Gros Cube du saxophoniste Alban Darche.

Marie Kruttli par Marc Hagen Möller

Quels sont les pianistes (et plus généralement les musiciens) qui vous ont influencée ?

Mes pianistes préférés sont Jason Moran, Craig Taborn et Aaron Parks. C’est le cas depuis longtemps et ça ne change pas ! Pour les plus anciens c’est toujours Herbie Hancock (quand il jouait avec le quintet de Miles Davis) mon ultime référence et inspiration. Les trompettistes sont des instrumentistes qui m’inspirent aussi généralement beaucoup. Il y a Miles bien sûr mais au niveau du nouveau courant jazz il y a Ambrose Akinmusire et Christian Scott que je trouve très créatifs (dans deux genres tout à fait différents). Au niveau de la composition, je m’inspire de plus de choses, notamment de la musique classique du 20e siècle avec la polytonalité. Et puis j’écoute aussi du hip hop, de la pop, etc... Je trouve important de ne pas trop penser en terme de genre car ça enferme dans quelque chose.

Vous sortez The Kind Of Happy One, un troisième album avec votre trio, dans lequel Jonathan Barber a remplacé Martin Perret au poste de batteur. Pour quelles raisons ? Qu’est-ce qui différencie ces deux musiciens ?

J’avais envie de changement et j’entendais un son en moi qui ne correspondait plus au trio tel qu’il était à ce moment là. Jonathan apporte quelque chose de très « soulful » au trio. Et puis son influence mainstream mêlée à mon langage un peu plus cosmique et abstrait, je trouve que cela crée vraiment de l’inattendu et ça nous pousse chacun vers des endroits inconnus. Ce qui est très excitant.

Je n’ai jamais vu le piano trio comme un passage obligé. J’ai toujours écrit pour trio car cela laissait une place centrale au piano, ce que d’autres formations ne permettent pas.

Le contrebassiste Lukas Traxel est, quant à lui, de toutes vos expériences musicales. Parlez nous de cette relation musicale privilégiée ?

Oui cela fait longtemps que je joue avec Lukas. Huit ans je crois. En fait c’est vraiment puissant. Dans la musique quelquefois j’ai l’impression que c’est complètement fou comme on se comprend, comme on se connaît. Il est toujours prêt à prendre des risques et à me suivre quand moi j’en prends. Et puis au niveau humain c’est magnifique aussi ; c’est quelqu’un de très loyal, de très soutenant. Je ne pense pas avoir d’autre relation de ce genre. C’est très spécial.

Marie Kruttli Trio. 2017. par Lydiane Ferreri

Que représente un album en trio piano/basse/batterie pour vous ? Est-ce un passage obligé en tant que pianiste ? Comment appréhendez-vous cet exercice ? Y a-t-il des grands trios qui vous ont marqué dans l’histoire ?

Je n’ai jamais vu le piano trio comme un passage obligé. J’ai toujours écrit pour trio car cela laissait une place centrale au piano, ce que d’autres formations ne permettent pas. Et puis c’était simple en termes de nombre de musiciens (rires). Mon trio préféré est le trio de Jason Moran « The Bandwagon » (avec Tarus Mateen à la contrebasse et Nasheet Waits à la batterie, NDLR). J’aime aussi beaucoup The Bad Plus. Mais je ne les prends pas en exemple, il faut rester soi même.

Comment vous est venue l’idée de ce nouveau groupe, Clair Obscur ? Et pourquoi avoir fait appel au saxophoniste suédois Otis Sandsjö ?

Je suis complètement fan d’Otis et de son approche. Il ne sonne pas comme un saxophoniste. Il a un son très très particulier et explore beaucoup les textures, les différentes manières de respirer. Il est très créatif en général, je trouve. J’avais entendu Otis et Domi (Chansorn, le batteur du groupe NDLR), pas dans le même contexte mais dans la même période et l’idée m’est venue de jouer avec eux deux parce qu’ils sont géniaux ! Domi joue de la batterie comme personne d’autre, c’est complètement naturel, « effortless » (sic), créatif. Il groove énormément ; même quand il fait des toutes petites choses, on a envie de bouger.

Composez vous différemment pour votre trio et pour Clair Obscur ?

Oui. Je dirais qu’avec Clair Obscur, j’ai tout de suite essayé d’écrire quelque chose de posé, basé sur le groove, de plus dansant, de plus accessible peut-être. Tout en restant en harmonie avec mon processus créatif bien sûr, qui n’admet pas de compromis. Mais pour le trio, il n’y a aucune limite, il n’y en a jamais eu. Je crée exactement ce qui m’excite sur le moment. Même si c’est quelquefois ultra perché.

On prend l’harmonie utilisée et la structure et puis on dissèque, on joue, on essaie des choses, on superpose, on va à l’envers même, des fois. C’est notre terrain de jeu.

Comment qualifieriez-vous votre musique ? Quelle est la part entre écriture et improvisation ?

Il y a quand même proportionnellement plus de place pour l’improvisation que pour la partie écrite dans ma musique. Mais la partie écrite est très importante car on utilise vraiment ce matériel-là dans l’improvisation. On prend l’harmonie utilisée et la structure et puis on dissèque, on joue, on essaye des choses, on superpose, on va à l’envers même, des fois. C’est notre terrain de jeu.

Vous êtes Suisse, vous avez vécu à New York, vous vivez à Berlin ; vous jouez en Allemagne, en Suisse, en Italie, en France ; vous êtes polyglotte... Comment définissez-vous votre identité, où vous situez-vous sur terre ?

Je n’ai vécu que trois mois à New York. Cela fait cinq ans que j’habite à Berlin mais je ne me sens pas vraiment berlinoise. Je me sens quand même suisse, car j’y associe une nature magnifique et je sens qu’elle me manque beaucoup.

Marie Kruttli par Marc Hagen Möller

Vous maîtrisez les éléments de communication, internet, Instagram, la vidéo... Vous enregistrez des clips dans lesquels vous dansez. Est-ce que tous ces moyens nouveaux de communication changent la façon d’aborder la musique ou même la musique elle-même ?

Je pense que ça peut avoir cet effet-là. Personnellement ce n’est pas mon cas. Je ne fais jamais aucun compromis par rapport à la musique et c’est toujours l’élément central et important et ce par quoi je m’exprime. La vidéo et les réseaux sociaux, c’est pour communiquer le message. Comme le visuel est devenu un peu incontournable aujourd’hui, je m’efforce de trouver des moyens de faire passer mon message de façon moins abstraite. L’image aide en ce sens, je trouve. Les gens peuvent peut-être plus s’identifier à une image, à un mouvement. Et puis c’est fun d’essayer de nouvelles choses, de mélanger les domaines, de sortir de sa zone de confort.

Vous verra-t-on en France en 2020 ?

Je jouerai avec le groupe d’Alban Darche en France en septembre prochain, puis au festival Sunnyside à Reims le 15 octobre avec mon trio.