Chronique

Michel Delorme

John Coltrane : « Je pars d’un point et je vais le plus loin possible »

Label / Distribution : Editions de l Eclat

Ce petit livre, qui n’est tel que par la taille et le prix, a l’immense mérite de soulever nombre de questions, et offre le loisir de lire trois entretiens de John Coltrane, parus entre 1962 et 1965 dans les Cahiers du Jazz et Jazz Hot, donc plutôt difficiles d’accès.

Le fait qu’il soit attribué à John Coltrane lui-même – qui n’a réellement signé que la lettre qui figure à la fin - est étonnant, et soulève la première de ces questions. Qu’est-ce qu’un musicien, qui s’exprime à travers son instrument ou ses compositions, peut-il bien avoir à dire, voire surtout à écrire, dans un registre qui ferait de son écrit l’analogon de sa musique ? Qu’il opine sur tel ou tel sujet, on le comprend et on l’admet. Mais sur la musique qu’il produit ? Sur la chair même de cette musique, il n’a évidemment rien de plus à dire que la musique ne dise mieux, et plus explicitement, sans passer par les mots ! Coltrane, interrogé par Nat Hentoff à propos des liner notes d’un album, commence par répondre au célèbre critique qu’il n’y a rien à dire sur la musique, qu’elle doit « parler d’elle-même », puis (avec sa gentillesse habituelle), poursuivi par l’interviewer qui lui rétorque « Mais John, c’est mon boulot ! », il finit par se prêter à l’entretien (cf page 8 des « Notes de l’éditeur »).

On aime cette radicalité – et cette amabilité. Et à vrai dire, toutes les autres questions découlent de là. On demande à Coltrane s’il calcule l’effet sidérant de ses solos, propres à captiver l’auditeur au point que ce dernier en est comme fasciné, hypnotisé. Évidemment que non ! Ses problèmes, ses « calculs », sont uniquement d’ordre musical (arithmétique, diraient les anciens) ; il s’agit pour lui de se déplacer dans des gammes, de les parcourir jusqu’au point où quelque chose de nouveau pourrait apparaître, et son plus grand regret semble de ne jamais parvenir à oublier cette maîtrise, ce savoir, d’où (entre autres causes) la fascination qu’il éprouve vis-à-vis d’autres saxophonistes, Albert Ayler, Pharoah Sanders, voire Eric Dolphy, dont il dit clairement qu’il fut son partenaire privilégié dans la catégorie des joueurs d’anche.

« Je pars d’un point et je vais le plus loin possible ». Ce qui frappe dans les entretiens accordés à Michel Delorme, Jean Clouzet et Claude Lenissois, c’est la façon dont cette idée de « destination lointaine » obsède le saxophoniste. A plusieurs reprises, interrogé sur ce qu’il pense de ses confrères (Ornette, Mingus, Dolphy, etc.), il répond toujours qu’ils « sont allés plus loin que lui », ou sont en avance sur ce qu’il peut lui-même produire, et ainsi de suite, de façon répétée. A l’évidence, il ne s’agit pas de fausse modestie ; c’est comme s’il regrettait d’avoir trop de savoir, trop de « technique », et que cette conscience, cette lucidité, le limitait au lieu de le libérer.

Il y a donc un enfermement coltranien. On le savait, on s’en doutait, on avait bien repéré dans ses derniers enregistrements cette volonté de sortir de la formule trop parfaite du quartet, cette quête d’une altérité radicale qu’il a pu chercher auprès de partenaires comme Rashied Ali, ou son épouse. Les entretiens ici rapportés portent déjà la marque des questions qui le tourmentaient bien avant cette phase finale de son œuvre.
Pour cette raison et beaucoup d’autres, leur lecture, et celle des notes qui les accompagnent, est très vivement recommandée.

par Philippe Méziat // Publié le 28 novembre 2011
P.-S. :

Éditions de l’éclat, 7 euros