Scènes

NJP 2015 # 9 : Songhoy Blues / Yuri Buenaventura / Marcus Miller

Samedi 17 octobre, Chapiteau de la Pépinière. Il faut bien qu’un festival se termine. C’est donc la dernière soirée pour NJP, qui déroule ses fastes dans une ambiance chaleureuse.


On en a vu et entendu de toutes couleurs avec l’Afrique comme mère des musiques d’un soir. Ce sera d’abord Songhoy Blues, un quartet qui redéfinit le rock en l’immergeant dans un grand bain de sable du désert malien ; puis la salsa survoltée du Colombien Yuri Buenaventura et la démesure de son foisonnement percussif ; enfin, Marcus Miller, de retour à Nancy pour présenter en très bonne compagnie son récent disque, « Afrodeezia ».

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Aliou Touré (Songhoy Blues) © Jacky Joannès

Le disque de Songhoy Blues, formé par quatre maliens dont la formule instrumentale est celle d’un groupe de rock (chant, guitare, basse, batterie) ne s’appelle pas Music In Exile pour rien. En effet, Aliou Touré, Oumar Touré, Garba Touré et Nathanael Dembélé appartiennent au peuple songhaï (du nord du Mali). Quand cette région a connu la dictature islamiste dont on sait qu’elle proscrit la musique, eux qui se connaissaient de vue ont tout abandonné pour partir à Bamako, où ils ont fini par se retrouver et décider de continuer en se produisant dans les bars de la capitale. Une aventure qui finira par les conduire en Europe où ils recevront, entre autres, le soutien de Damon Albarn (Blur) : premiers concerts, début d’une nouvelle histoire qui passe ce soir à Nancy. Leur prestation est à n’en pas douter une des belles surprises de NJP 2015 : la fusion qu’ils proposent entre la musique du Mali et une instrumentation électrique est d’une efficacité enthousiasmante. En effet, pas de n’goni, pas de kora ni même de balafon… et pourtant, on entend en filigrane le chant du désert et des griots, le quatuor vibre d’une exhortation à la liberté scandée à grand renfort de riffs et de rythmiques impaires (qui ne sont pas sans compliquer la tâche du public désireux de taper dans ses mains). Pour avoir vécu la terreur, pour connaître le prix de la vie d’un être humain, Songhoy Blues va à l’essentiel : il émane de sa musique une grande fraîcheur et une spontanéité qui font parfois défaut aux occidentaux (encore) gâtés que nous sommes. Ces quatre-là ont bien fait de nous le rappeler, il faudra les avoir à l’œil (ou à l’oreille).


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Yuri Buenaventura © Jacky Joannès

Ah, Yuri Buenaventura ! Lui, c’est un fou furieux, un agité de la scène qu’il parcourt de long en large comme s’il avait reçu une décharge électrique. Il chante, dirige ses musiciens dont il s’approche à tout instant comme s’il fallait les stimuler en leur plantant dans les yeux son regard exorbité de chef d’orchestre en mouvement perpétuel. Il est déménageur aussi, celui qui déplace lui-même les instruments pour les installer sur le devant de la scène et mettre en lumière le talent des uns et des autres. Le Colombien est par ailleurs adepte de l’air contrebasse, de l’air trombone et de l’air un peu tout ce qui fait de la musique. Comme s’il était traversé au plus profond de son corps par tout ce qui émet un son autour de lui… Impossible de l’arrêter ni de résister au déferlement rythmique qui s’empare d’une douzaine d’hommes en noir, habités d’une insatiable frénésie. Ça tape, ça souffle, le repos n’est pas à l’ordre du jour… C’est un grand spectacle, une musique Champagne, une salsa pour tout le monde et une invitation à célébrer l’homme qui ne doit pas se résigner à n’être plus qu’une marchandise.

A plusieurs reprises, Yuri Buenaventura prendra la parole (en français) pour expliquer le sens qu’il donne à sa démarche musicale qui place l’humain au cœur de sa création. Il accordera également au public une pause avec sa leçon de salsa en quarante secondes appliquée illico à « Besame Mucho ». Le maître de cérémonie aurait pu néanmoins se dispenser de sa présentation du sens du rythme à travers les continents pour expliquer que du côté de l’Afrique, « on a le sens du rythme mais on n’aime pas travailler », ce qui les distingue des autres chez qui c’est l’inverse. Franchement douteux, même énoncé sur un ton humoristique. Et puis il y a cette invitation faite à Tchavolo Schmitt de rejoindre l’aréopage le temps d’un morceau pour apporter une contribution qu’on qualifiera de marginale. A peine audible, sa guitare aura plus marqué par l’histoire qu’elle véhicule que parce qu’elle a donné à entendre ; et que dire de l’entrée en scène de Marie-Christine Brambilla, sa femme, qui prend le micro pour dire merci. On est content pour eux de cette démonstration de fraternité, mais force est de reconnaître qu’elle plombe pendant quelques minutes l’ambiance survoltée du concert. Fort heureusement, une version en deux temps, d’abord en douceur puis en puissance, de « Ne me quitte pas » vient remettre les pendules à l’heure pour permettre au combo géant de terminer comme il a commencé : à fond ! Indéniablement, la température a monté de quelques degrés dans le chapiteau, malgré une météo quasi hivernale.

Il faut s’habituer à l’idée que la fin approche avec l’entrée en scène d’un habitué de Nancy Jazz Pulsations, Marcus Miller, en tournée promotionnelle de son dernier album, Afrodeezia, dont le bassiste dit qu’il est l’expression de ce qu’il est vraiment, à la fois comme homme et comme musicien. Une réalisation, en quelque sorte. Et s’il est vrai que sa dernière prestation à Nancy avait pu laisser dubitatif du fait d’un excès de technicité et un côté par trop clinique, il semble bien que quelque chose ait changé chez lui. Un quelque chose qu’on entend très vite. La basse reste l’instrument roi de sa musique, le gros son est toujours là, notamment par le recours presque systématique au slap, mais on ressent bien plus qu’avant une joie de jouer et une volonté d’œcuménisme qui doivent aussi beaucoup à l’engagement du groupe très efficace dont Miller est entouré. Il faut citer les musiciens : Adam Agati (guitare), Brett Williams (claviers), Alex Han (saxophones), Marquis Hill (trompette), Alex Bailey (batterie) et, surtout – on est tenté de le dire tant sa présence est prégnante – le percussionniste Mino Cinelu. Ce personnage charismatique, véritable coloriste, a grandement contribué à la réussite d’un concert dont la mise en place est sans faille. La complicité entre un Miller serein et un Cinelu rayonnant saute aux yeux et ne date pas d’hier ; elle remonte en effet au début des années 80, quand tous deux évoluaient aux côtés de Miles Davis (quelque temps plus tard, Cinelu sera partie prenante d’une autre aventure musicale, celle de Weather Report, le groupe de Joe Zawinul et Wayne Shorter, eux-mêmes anciens compagnons de route de Miles). Un hommage sera donc tout naturellement rendu au trompettiste avec « Jean-Pierre » et le planétaire « Tutu », joué quant à lui en rappel. Auparavant, le répertoire présenté a mis en évidence quelques compositions du dernier disque : « Hylife » et « B’s River » pour commencer, puis l’inoxydable « Papa Was A Rolling Stone » des Temptations.


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Marcus Miller © Jacky Joannès

Marcus Miller prend un temps la parole pour présenter « Gorée », une composition de son album Renaissance. C’est sur cette île située dans la baie de Dakar que se trouve un musée, la Maison des Esclaves, qui lui a inspiré cette composition dont il explique l’histoire. Pour mémoire, on se souviendra que c’est après l’avoir entendue que la directrice de l’Unesco a demandé au bassiste de devenir artiste pour la paix et porte-parole du projet Route de l’Esclave. Et c’est ce moment du concert que Marcus Miller choisira pour délaisser ses basses (quatre étaient à sa disposition sur scène) pour jouer de la clarinette basse, selon une habitude déjà ancienne.

0h45… C’est la fin, ce moment précis laisse toujours un petit pincement au cœur ; il faut quitter le Chapiteau de la Pépinière, même si NJP 2015 vibre encore pour quelque temps du côté du voisin, le Magic Mirrors.

Deux heures avant le début de la soirée, Claude-Jean Antoine alias Tito et Patrick Kader, respectivement président et directeur de Nancy Jazz Pulsations, avaient convié la presse à découvrir un premier bilan à chaud de l’édition 2015 du festival. Beaucoup d’éléments positifs sont à souligner : une fréquentation globale en hausse (75.000 spectateurs au total, toutes manifestations comprises), de même qu’une légère augmentation des entrées payantes autour de 30.000. Mais aussi plus de concerts qu’en 2014 (181 contre 166, dont 39 estampillés jazz) et plusieurs soirées jouées à guichets fermés, dont trois à la Salle Poirel (Ibrahim Maalouf, Avishai Cohen, Brad Mehldau) et une au Chapiteau (Jeanne Added, Izïa, The Dø). Sans oublier un succès inégalé pour Pépinière en Fête, qui aura bénéficié d’un temps clément permettant à la foule d’envahir les allées du poumon de la ville de Nancy. Car il faut le rappeler : malgré la diversité de ses actions et son rayonnement en région, NJP est un festival urbain (et hors vacances), c’est là son identité première. Mais l’organisation d’un festival est un combat de chaque jour et ces premiers bons résultats (qui s’inscrivent dans un contexte marqué par la baisse de certains financements) ne sauraient signifier que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Des incertitudes demeurent malgré la reconduite d’une convention triennale avec la ville de Nancy, premier financeur de NJP. Quel sera l’engagement de l’État ? Quelles seront les compétences de la nouvelle Grande Région et les changements à attendre du fait du passage à un statut de Métropole pour la Communauté Urbaine du Grand Nancy. Affaire à suivre de près, donc.


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Ibrahim Maalouf © Jean-Luc Karcher

En attendant, on sait déjà que Nancy Jazz Pulsations 2016 se déroulera du 5 au 15 octobre. Nous y serons !

par Denis Desassis // Publié le 21 octobre 2015
P.-S. :

Pour aller plus loin :

  • Songhoy Blues : Music In Exile (Transgressive Records – 2015)
  • Yuri Buenaventura : Cita Con La Luz (Mercury – 2009)
  • Marcus Miller : Afrodeezia (Blue Note – 2015)