Scènes

Dans les cercles vertueux d’Anne Paceo

Chroniques #NJP2016 – Chapitre 10.
Samedi 15 octobre 2016, Théâtre de la Manufacture. nOx.3, Anne Paceo « Circles ».


Anne Paceo © Jacky Joannès

Il fallait bien que le rideau tombe sur l’édition 2016 de Nancy Jazz Pulsations. Yael Naim était à l’Opéra avec le quatuor Debussy, pendant qu’au chapiteau de la Pépinière était proposée une affiche composite (David Krakauer’s Ancestral Groove, Calypso Rose et St Germain). Mais c’est au Théâtre de la Manufacture que nous sommes allés à la rencontre de la jeune génération du jazz français. Une très bonne pioche !

JPEG - 195.3 ko
Rémi Fox (nOx.3) © Jacky Joannès

Ils sont trois sur scène et vous donnent d’emblée l’impression d’être plus nombreux. Sans doute faut-il voir là la conséquence très sonore des effets multiples dont Rémi Fox (saxophones), Matthieu Naulleau (piano) et Nicolas Fox (batterie) enrichissent la texture et les timbres de leurs instruments respectifs. Car avec nOx.3, il est bien question d’un travail forcené sur la pâte sonore et de la quête collective d’une esthétique de l’emportement. Leur musique, souvent violente, toujours intranquille au-delà du titre de certaines compositions pouvant susciter un sourire (ainsi cette « Potée » dédiée aux mamans qui nourrissent leurs enfants musiciens affamés après un concert) est une exploration tellurique, comme une sorte de chantier à ciel ouvert, dont l’élaboration requiert une précision maniaque et une mise en place ne souffrant aucune approximation. Les rebondissements de son scénario sont multiples, incessants, et bien malin qui saura deviner quelle direction il veut prendre. La surprise est au bout de chaque mesure et c’est tant mieux. C’est un film à suspense, finalement… Nous en avions d’ailleurs souligné ici-même toutes les qualités lors de la publication au début de l’année de Nox Tape, second album du trio paru chez Jazz Village, distingué par un ÉLU Citizen Jazz.

Qui ne connaît pas nOx.3 doit être prévenu : sauf peut-être le temps d’une ballade arythmique intitulée « Gesualdo », ces trois musiciens ne laissent guère le temps de souffler à qui vient à leur rencontre et c’est tant mieux. nOx.3 bouscule, dérange, sort de sa zone de confort (et nous aussi par la même occasion), frappe très fort d’un beat obstiné aux accents technoïdes qui doivent beaucoup à l’utilisation de la grosse caisse et d’un pad électronique. Le piano est emporté dans une série de mouvements cycliques et hypnotiques où se font entendre de subtils déphasages héritiers de l’école sérielle. C’est une invitation onirique à donner le tournis. Quant à Rémi Fox et ses trois saxophones (baryton, alto et soprano), qu’on ne compte pas sur lui pour vous susurrer une délicate ballade romantique. Laissons cela à Kenny G. et ses adeptes… surtout quand il a décidé de jouer de deux instruments en même temps, à la façon d’un Roland Kirk. Il crie, grommelle, éructe parce que c’est la vie qu’il faut extirper de ses entrailles. Non, le consensus n’est pas la question, ce n’est pas le propos d’un groupe dont la puissance éclate sur scène avec la force d’un mini tsunami. Et qui se veut aussi une vraie promesse pour les années à venir. Cette petite bande de jeunes, non contente d’être fort sympathique, n’a peur de rien et saura se rappeler au bon souvenir de tous lorsque la tiédeur sera par trop menaçante. Ils seront là, prêts à réveiller les assoupis.

Sur la platine : Nox Tape (Jazz Village – 2016)


JPEG - 204.9 ko
Anne Pacéo © Jacky Joannès

Quel plaisir de retrouver Anne Paceo arborant un sourire qui ne la quittera pas une seule seconde durant les quatre-vingt-dix minutes de son concert en quartet ! L’an passé, elle était la batteuse de Jeanne Added devant un Chapiteau de la Pépinière bondé. Elle revient cette fois, non en leader mais plutôt en inspiratrice d’une formation marquée à la fois par la parité femmes / hommes (ce n’est pas si courant, aussi est-il bon de le souligner) et par une égale répartition des talents et des espaces accordés à chacun des protagonistes. Car c’est vraiment le sentiment d’un équilibre et d’une harmonie collective qui émane d’emblée de cette formation qui va mettre très vite le public dans sa poche. Les musiciens confieront d’ailleurs après leur concert leur bonheur d’avoir ressenti le passage d’un cap important depuis la veille et leur concert à Brest. Heureux Nancéiens que nous sommes, qui avons pu être les témoins privilégiés de ce passage à la vitesse supérieure.

Circles est le nom du disque enregistré par Anne Paceo et ses complices chez Laborie. Encore un ÉLU Citizen Jazz. Il constitue la source du répertoire de cette soirée qui est décidément celle de toutes les promesses. La batteuse, parfois habillée d’un casque, prend aussi un micro pour unir sa voix à celle de Leïla Martial et va, dans un mélange de force et de finesse, projeter une multitude d’images suscitée par sa musique dont la nature voyageuse n’aura échappé à personne. Avec le quartet Circles, on s’évade, parfois très loin, jusqu’au Cercle Polaire ou dans la Toundra, et pourquoi pas sur la lune… ou plutôt LES lunes, ce qui en dit long sur la haute teneur en poésie de ce concert en terre lorraine.

Le répertoire est magnifié par une interprétation qui force l’admiration. Surdoués certes, mais des musiciens prêtant une attention extrême à chacun des autres. Rien à voir avec un tout à l’ego… C’est beau à regarder et à écouter. Tony Paeleman aux claviers fournit un travail dont on mesure vite l’importance et l’ampleur : il est le metteur en espace doublé d’un bassiste, aux commandes de sa bass station. Une présence impressionnante aux côtés de la batteuse dont le jeu a gagné en puissance et en détermination. Les expériences des années sont passées par là et c’est un plaisir de l’écouter nous confier qu’elle se sent désormais en confiance dans sa propre musique. Anne Paceo est non seulement une musicienne qu’on suit avec passion depuis un bout de temps maintenant (avec l’album Triphase en 2008), mais un être humain qui a conservé toute la fraîcheur et la simplicité qu’elle manifestait déjà à l’époque. Elle sait aussi la chance qui est la sienne d’avoir une telle équipe à ses côtés. Au saxophone, Christophe Panzani est en quête de fusion avec la voix de Leïla Martial. Il le dira avec des mots qui enchantent : « Je cherche à coller ma bouche à la sienne » avant de préciser dans un éclat de rire général qu’il parle bien de musique ! Leurs unissons, leurs joutes, leur conversation sont la sève d’un plaisir acidulé dont on ne se lasse pas. Et un exercice de haute voltige, soit dit en passant. Panzani est l’un des plus passionnants saxophonistes de la scène européenne et son ouverture stylistique parmi les plus larges. Il faut écouter ses Âmes perdues en forme d’autoportrait flatteur. Quant à Leïla Martial, qui vient elle-même de commettre un magnifique Baabel, elle n’est pas une chanteuse. Elle est bien plus que cela. La voix est son instrument, dont elle joue et se joue, tantôt aérienne et solaire, tantôt source d’un flow hip hop qu’elle libère avec une énergie mise au service d’un collectif soudé par le talent et les amitiés. Elle est un univers à elle-seule.

Oui, il y a de l’admiration, de l’amour et de l’humour entre ces quatre-là. Tout le monde l’a bien compris hier soir. Merci à tous ceux qui ont permis cette ultime et enchanteresse rencontre. Vous voulez une preuve supplémentaire ? Regardez donc cette photographie, voyez comme ils s’aiment !


JPEG - 171.5 ko
Tony Paeleman & Christophe Panzani © Jacky Joannès

Sur la platine : Circles (Laborie – 2016)