Entretien

Naïssam Jalal

Naïssam Jalal, en quête de l’invisible

Naïssam Jalal (c) Yann Bagot

Naïssam Jalal est tout sauf une apparition, même si le mysticisme affiché dans son dernier album Quest of the Invisible pourrait nous faire croire aux esprits. La flûtiste, désormais et depuis de nombreuses années musicienne incontournable de la scène hexagonale, n’est pas de celles qui se laissent enfermer dans un genre ou même dans une voix. Volontiers cantonnée par la critique dans un rôle hybride entre jazz et musique traditionnelle du Moyen-Orient, la musicienne qui s’est formée au Caire et à Damas a décidé de briser tous les carcans et de ne pas s’en laisser conter, ce qu’elle affirme avec force aux côtés de Claude Tchamitchian, Leonardo Montana et Hamid Drake et qu’elle revendiquait déjà avec Rhythms of Resistance. Rencontre avec Naïssam, juste avant un concert, dans un restaurant coréen. Puisque le monde est à elle.

- Quand on pense à votre parcours, on pense à de nombreux pays. Vous considérez vous comme une musicienne sans frontières ?

Je ne reconnais pas de frontière en dehors des limites de mon corps. Il n’y a pas de frontière qui soit légitime, ou plutôt qui soit infranchissable. Les frontières, comme les cours d’eau ou les montagnes, ne sont pas hermétiques. C’est pour ça que je ne suis pas attachée aux frontières, même s’il est des territoires où je me sens plus chez moi qu’ailleurs.

Naïssam Jalal (c) Christian Taillemite

- Où vous sentez-vous chez vous ?

En Île-de-France, en banlieue parisienne, et de manière plus improbable au Caire. Je n’y suis pas allée pendant onze ans, et là j’y suis retournée plusieurs fois récemment pour enregistrer un album. Je ne suis pas retournée en Syrie depuis 2011, deux mois avant la révolution... Je ne me rends pas trop compte si je m’y sentirais encore chez moi.

- Vous avez enregistré un album avec un rappeur palestinien, de nombreux disques qui s’apparentent à de la musique traditionnelle du Proche-Orient et vous êtes très investie dans le jazz. Cela vous plaît d’être inclassable ?

Ce qui me déplaît, c’est qu’il y ait des catégories ! Ça m’ennuie d’être inclassable, parce que ça entraîne des gens à s’abstenir de parler de mon travail, voire à refuser de le diffuser. Quest of the Invisible est considéré par certains médias comme de la musique du monde, alors que c’est tout de même du jazz. Ce n’est pas parce que je suis arabe que je ne peux pas faire du jazz !

Un album avec Leonardo Montana, Claude Tchamitchian et Hamid Drake, et ce ne serait pas du jazz ? Ce n’est pas parce que je m’inspire de cultures extra-occidentales que ce n’est pas du jazz. Ou alors, Pharoah Sanders, lorsqu’il faisait des albums avec des gnawas, ce n’était pas non plus du jazz. En France, on a beaucoup en tête l’injustice qui a été faite aux musiciens africains-américains, mais pas celle faite ici aux musiciens issus de l’immigration.

Quand je joue du ney, j’interprète le langage de mes ancêtres, alors qu’à la flûte, je suis vraiment moi.

- Vous vous sentez proche de l’héritage des musiciens de jazz, qui justement allaient puiser leur inspiration dans d’autres cultures, ou même aux sources de leur propre culture ?

Complètement... Ce sont des références, comme le Journey of Satchidananda d’Alice Coltrane, que je partage comme disque de chevet avec Hamid Drake : lui aussi a une dimension spirituelle très importante dans sa vie, et il a même entretenu une relation épistolaire avec elle.

Ce sont ces musiques qui ont inspiré Quest of the Invisible, tout comme toutes mes expériences mystiques vécues au Caire ou au Maroc avec les gnawas, la transe, la possession... Il y a plein d’expériences qui ont nourri ma musique, tout comme John Coltrane dans sa période free ou Pharoah Sanders qui a une forte influence. La spiritualité, elle existe dans chaque instant de la vie : quand tu prends le parti de sourire à quelqu’un qui fait la tronche, c’est déjà un témoignage de notre humanité commune.

Je ne suis pas religieuse, pas pratiquante, mais je crois qu’il existe un truc plus fort que notre conscience ou notre raison. Tout n’est pas matériel, et dans le monde de l’ultralibéralisme où il faut remplir son caddie, ça fait du bien de se voir comme un être, et pas comme un avoir. Réhabiliter le spirituel dans un monde matérialiste, c’est une forme de combat.

Naïssam Jalal (c) Christophe Charpenel

- Avec Osloob Hayati, vous avez accompagné l’espoir des Printemps Arabes. Est-ce que c’est pour cela qu’avec le trio, vous avez choisi une esthétique plus contemplative ?

Mes différents projets se complètent (le quintet Rhythms of Resistance, le groupe de hip hop jazz Al Akhareen, et Quest of the Invisible), et ce qui me manquait c’était cette dimension-là. C’est pour ça que je n’arrive pas à arrêter un projet et que je mène tout de front. Je n’arrive pas à choisir... Je ne peux pas renoncer à l’un des trois. Ce sont mes trois dimensions : ces trois projets, c’est moi.

- Qui sont vos modèles à l’instrument ? Vous jouez du ney, mais on vous entend davantage à la traversière.

Je n’en ai pas vraiment. Si j’ai un modèle, c’est Pandit Hariprasad Chaurasia, mais il joue du bansurî... J’ai appris le ney à Damas et j’ai continué au Caire. Sur Quest, je joue du ney sur le premier et le dernier morceau, mais j’ai un son à la flûte qui se rapproche du ney, et la différence est parfois difficile à percevoir. Je me sens beaucoup moins libre au ney qu’à la flûte. Quand je joue du ney, j’interprète le langage de mes ancêtres, alors qu’à la flûte, je suis vraiment moi. Je ne joue pas d’autres flûtes, parce que j’ai tellement de possibles à explorer sur la traversière que je n’en ressens pas le besoin. J’adore le bansurî, mais je ne suis jamais dit que j’allais en jouer. J’ai tellement à faire avec la flûte traversière ! Je préfère approfondir les choses que je fais plutôt que de papillonner.

- Dans Quest of Invisible, vous réunissez des musiciens d’origines très différentes, avec des esthétiques assez éloignées a priori. Comment s’est faite l’alchimie ?

Leonardo Montana et Claude Tchamitchian adorent jouer ensemble. Je jouais à Bordeaux il y a des années, et c’est là que j’ai rencontré Leonardo, qui jouait après moi, et j’ai été interpellée ; j’ai gardé le contact avec lui, et on a commencé à jouer ensemble. C’est un coloriste remarquable. Selon les couleurs qu’il met, les phrases sonnent différemment. Il fleurit la musique à sa façon. J’ai décidé de commencer à écrire pour lui ; les premiers morceaux de Quest of Invisible ont d’abord été écrits en duo, mais on a senti qu’il manquait un contrebassiste. J’ai eu l’occasion de faire une session avec Claude Tchamitchian, j’étais estomaquée par le son et la précision de ce musicien et pour moi, c’était une évidence : c’était lui qui devait compléter le trio.

- Pourquoi avoir fait un double album ?

Parce qu’on trouve un premier disque en trio, et un second en quartet avec Hamid Drake. Je voulais absolument, au regard de la musique qu’on faisait et de l’imaginaire auquel je me rattache dans l’histoire de la musique, que ce disque soit un vinyle. On compte donc deux faces A et deux faces B, et je voulais que le CD soit aussi ce reflet. Il y a d’ailleurs un morceau en trio en plus que nous n’avons pas mis, sinon il n’aurait pas tenu sur le vinyle. C’est comme une équivalence, et ça raconte une histoire.

Naïssam Jalal (c) Michel Laborde

- Quels sont les projets à venir de Naïssam Jalal ?

Je continue ! Un album que j’ai enregistré en Égypte et que je voudrais sortir à l’automne : c’est un acte de réconciliation avec ce pays. Je n’y suis pas retournée pendant onze ans, et c’était une nécessité. C’est un album de souvenirs et je suis allée au Caire pour l’enregistrer. Je suis également compositrice associée à l’Estran de Guidel et avec l’Opéra de Rennes et la Maison de la Musique de Nanterre, j’ai un projet de création d’un nouveau répertoire pour Rhythms of Resistance et l’orchestre de l’Opéra de Rennes.