Entretien

Pierre de Bethmann

Les tourneries de Pierre de Bethmann : Entretien avec le pianiste, qui vient de publier « Cubique », quatrième disque de son groupe « Ilium », deuxième disque dans la version septet.

Les tourneries de Pierre de Bethmann : Entretien avec le pianiste qui vient de publier Cubique, quatrième disque de son « Ilium », et plus précisément le deuxième dans sa version en septet.

- Pouvez-vous nous éclairer sur le titre du disque ? Faut-il y trouver un sens musical, géométrique ? Ni l’un ni l’autre…

C’est d’abord le titre d’un morceau ; l’idée m’est venue d’une réflexion de mon frère, fin mélomane, qui est venu nous écouter en concert il y a quelques mois. En découvrant le répertoire, qu’on venait de jouer pour la première fois, il parlait de l’aspect « pas complètement carré » des lignes, tourneries et structures que j’avais écrites, et en est venu à délirer sur une hypothétique notion de « cubisme musical »… tout ça au bar, tard, après pas mal de verres et beaucoup d’éclats de rire partagés avec Mike Felberbaum qui était juste à côté… J’y ai repensé plus tard, le cerveau un peu moins embrumé, au moment où je me suis demandé quels titres donner à ces nouveaux morceaux (processus toujours assez fastidieux chez moi), et j’ai décidé d’attribuer ce nom au morceau en question, qui est en 9 temps (divisibles par 3, chiffre assez proche de la symbolique du cube), dont les lignes mélodiques sont un peu alambiquées et entrecroisées, et dont la métrique change à la fin… Plusieurs niveaux de lecture en quelque sorte, peut-être pas si loin du sujet. Après ça, le choix d’en faire le titre du disque vient de mon producteur, à qui j’ai cette fois-ci laissé l’initiative sur ce sujet. A posteriori, je dois dire que je suis très heureux qu’il ait choisi celui-ci.

- Vous aimez bien les noms de disques composés d’un seul mot : Ilium, Complexe, Oui, Cubique. Hasard ou pas ?

Pur hasard. Je crois d’ailleurs que le choix a failli être Ailleurs parfois, troisième morceau du disque.

- Cubique est le deuxième disque d’Ilium en septet après Oui en 2007. Quelles sont, selon vous, les principales évolutions du groupe en deux ans, pour vous en tant que compositeur et interprète ou pour les musiciens ?

A mon sens, il y a simplement un peu plus d’expérience, sur un peu tous les critères qui font un projet musical. En ce qui concerne le groupe, j’ai le sentiment que notre activité a été suffisamment soutenue pour nous permettre de progresser sereinement, de faire avancer notre capacité et notre envie de jouer ensemble à chaque fois. Quant à l’écriture, j’ai l’impression de continuer à fertiliser un terrain, toujours un peu plus profondément, et de trouver dans cette approche une foule de petites idées nouvelles qui permettent à la fois d’être globalement plus ambitieux, et d’aller plus vite à l’essentiel. Enfin concernant mon jeu, c’est probablement le plus difficile à décrire… j’essaie simplement d’enrichir mon vocabulaire et mes idées, pas à pas, au gré de ce que tout ce métier me permet de découvrir, autant par le travail de la tradition, de ce type de répertoire, du répertoire des autres, de l’écoute de nouveaux ou de vieux disques, et du fait d’enseigner aussi… Beaucoup de choses m’intéressent, m’interpellent, chez beaucoup de gens… dur à résumer

- Plus que jamais, votre musique semble celle d’un groupe au sens où les différents musiciens semblent faire corps avec un ensemble très structuré plutôt que de que se mettre en avant individuellement. Ils s’expriment librement dans leurs chorus mais, finalement, c’est l’idée d’une musique très écrite qui prédomine. Pouvez-vous nous parler de la façon dont travaille ce collectif ?

On pourrait résumer les choses en trois étapes. La première, c’est le temps que je passe seul dans mon studio, à écrire autant qu’à chanter et tester plein d’idées au piano. Mais déjà durant cette phase il m’arrive assez souvent d’appeler les uns et les autres pour tester des trucs avec eux - soit des tourneries, soit des enchaînements, ou encore des histoires de souffle, de doigtés et de tessitures sur lesquels j’ai beaucoup à apprendre. La seconde étape, précisément, une fois que mes partitions sont faites, consiste à organiser des petites sessions en duo, pour permettre à chacun de se mettre les différentes tourneries et lignes mélodiques dans les doigts, ainsi que la structure des morceaux et les solos. A ce stade, j’aime beaucoup me fondre dans les méthodes et les rythmes de travail des autres : certains sont très demandeurs de ce genre de sessions, d’autres s’en passent et travaillent chez eux, en m’appelant à l’occasion pour suggérer ou préciser certains trucs. Enfin on se retrouve tous ensemble pour répéter. En l’occurrence, j’ai eu cette fois-ci la grande chance de bénéficier d’une résidence au Théâtre de l’Onde à Vélizy, qui nous a permis de nous retrouver plusieurs jours d’affilée avant de jouer ce répertoire pour la première fois, en avril dernier. Et à ce stade, même si les préoccupations d’écriture et de mise en place guident une bonne part du travail, on répète aussi beaucoup les tourneries et structures de solos. En ce qui concerne les solos précisément, j’ai effectivement pris le parti de les jouer - et les faire jouer - un peu moins longs sur le disque que sur scène. Pour autant, à l’exception du tout premier solo de Rhodes dans « Décalé », que j’ai presque pensé comme un interlude, je n’ai pas le sentiment de les avoir tant écourtés… mais peut-être le « poids » des parties écrites donne-t-il finalement cette impression, un peu malgré moi donc…


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Pierre de Bethmann © Patrick Audoux - Vues sur Scènes

- Vous jouez exclusivement du Fender Rhodes avec Ilium. Comment et pourquoi êtes-vous venu à cet instrument ?

D’abord je trouve, comme beaucoup je pense, que cet instrument sonne super. Ce sont avant tout des souvenirs d’adolescent qui m’ont à nouveau guidé vers lui : j’en avais beaucoup joué chez un copain de lycée qui en avait un. Depuis le milieu des années 1990, beaucoup de pianistes l’ont à nouveau adopté. Le premier qui m’ait donné l’occasion d’en rejouer est Stéphane Huchard sur son premier album, Tribal traquenard. Et pour revenir au 7tet, je trouve que le Rhodes convient vraiment bien, d’une part parce que le son se combine parfaitement avec tous les instruments auxquels j’ai choisi de l’associer, ensuite parce qu’on peut facilement en faire varier le timbre avec tout un univers d’effets, et enfin parce que sa mécanique est suffisamment proche de celle du piano pour qu’on n’aie pas à changer radicalement ses habitudes de jeu.

- Que vouliez-vous apporter en incluant une voix dans votre formation depuis Oui, sachant qu’elle est utilisée exclusivement comme un instrument (il n’y a pas de paroles) ?

Je voulais précisément l’utiliser comme un instrument en section, ce que Jeanne Added est capable de faire avec un timbre et un à-propos qui vont au-delà de toutes mes espérances. Mais outre le bonheur de travailler avec Jeanne, je dois dire que la voix sans paroles a quelque chose de fondamentalement magique - voire spirituel pour moi. Ce goût de la voix sans paroles est peut-être aussi dû au fait que j’ai du mal à mettre des mots sur la musique en général, et des titres sur les morceaux en particulier… Peut-être est-ce aussi parce que je compose beaucoup en chantant et que j’ai eu envie de faire chanter une partie des lignes que je trouvais par quelqu’un qui le fasse bien mieux que moi !

- En matière de « filiation artistique », il est difficile de ne pas penser, en écoutant ce nouveau disque, à la démarche de groupes anglais tels que Hatfield & The North ou National Health, ce qu’on appelle l’Ecole de Canterbury, dont l’un des pères était Soft Machine. La voix de Jeanne Added renforce cette comparaison, elle évoque le chant des Northettes, voire à certains moments celle de… Robert Wyatt. C’est encore plus marqué, semble-t-il, sur Cubique que sur Oui. Vous revendiquez une appartenance à un tel courant musical ?

J’ai écouté National Health, Soft Machine, Gong… mais il y a très longtemps : jusqu’à il y a peu, je ne me sentais touché que de loin par ce courant, jusqu’à ce que certains m’en fassent part en écoutant Oui, et même Complexe, donc avant que je ne sollicite Jeanne. J’ai été à la fois surpris et touché d’entendre ça… il faut croire qu’on n’a donc pas forcément les influences que l’on pense avoir… Car j’ai quand même écouté beaucoup d’autres choses venues d’Angleterre, qu’elles soient estampillées pop ou jazz, de cette époque ou plus récentes. Je ne peux vraiment pas revendiquer cet héritage car je me sens également connecté (et souvent fasciné) par beaucoup de choses qui émanent de New York depuis… un certain temps, par exemple.

- Comment composez-vous ? Qu’est-ce qui vous inspire ?

Je pars d’une idée de base, qui peut être soit rythmique, soit mélodique, soit harmonique, soit une structure avec un peu de tout ça. L’idée en question me vient dans des contextes très variés, souvent très banals, et j’essaie de la stocker dès que je peux et comme je peux, sur papier ou avec un enregistreur quelconque. Au fil du temps, je me constitue ainsi une sorte de catalogue d’ébauches sur lesquelles je travaille dès que j’ai le temps d’y travailler. Et lorsqu’une occasion de finir se profile (un enregistrement ou une période particulière de concerts), je décide d’allouer du temps spécifique pour les terminer… et je me laisse généralement complètement déborder par le temps en question ! Même en partant de loin je termine souvent à la bourre…

- Qu’écoutez-vous en ce moment ? Des coups de coeur ?

Le dernier disque de John Hollenbeck, Eternal Interlude, et le solo de Nelson Veras ; je pense que je vais passer un certain temps là-dessus.

- Pas mal de musiciens revendiquent aujourd’hui des héritages qui débordent largement le cadre du jazz, et notamment le rock (cf. le dernier ONJ, Pierrick Pédron Omry, de jeunes groupes tels qu’Oxyd et bien d’autres). Qu’en est-il pour vous ?

Je n’ai pas trop d’états d’âme avec le jazz, qui est la forme musicale que j’écoute le plus depuis bien longtemps, et dans laquelle j’ai le sentiment d’avoir encore bien des choses à découvrir. Bien sûr, je pense aussi que notre époque complexe nous pousse autant à la fertilisation du terrain qui nous a construits qu’à l’ouverture aux autres. Comme beaucoup, j’écoute plein d’autres musiques, mais parmi celles-ci je serais bien en peine de définir un courant qui m’attire plus que d’autres. Disons quand même que mon histoire personnelle m’a naturellement porté vers la soul, le funk ou le R&B, ou la musique brésilienne, et depuis peu certaines musiques africaines, comme le maloya réunionnais que j’ai eu l’occasion de travailler de près et auquel je souhaitais lancer un petit clin d’oeil tordu dans ce disque avec le morceau « Bat’carré ». Il y a aussi une certaine tradition de la pop américaine, et enfin, plusieurs courants de la musique dite classique qui me passionnent… Au fond, j’ai le sentiment de jongler entre la nécessité permanente de mieux comprendre les principes et la diversité qui font la grandeur de cette tradition artistique qu’est le jazz, et celle, toute aussi impérieuse, d’en bousculer certains aspects au nom d’une intime conviction un peu floue, certainement nourrie de plein d’autres choses, mais que je préfère ne pas trop chercher à identifier. Pour moi, la question principale reste très basique : « Est-ce que ça sonne ? »

- Au printemps dernier, on a pu vous écouter à nouveau avec Prysm, une reformation temporaire semble-t-il. Vous avez même été en résidence à Lyon avec ce trio, parfois augmenté d’un invité comme Rosario Giuliani. Pouvez-vous nous en parler et, éventuellement, nous dire si sa résurgence est à nouveau possible ?

Prysm rejoue, sans forcer, au gré des possibilités qu’on nous offre. La dernière fois c’était effectivement à l’Opéra de Lyon en juin dernier ; nous avons invité Manu Codjia un soir et Rosario Giuliani un autre soir. Il se trouve que l’expérience a été un régal pour tout le monde… et enregistrée, sans qu’on l’ait vraiment cherché. A suivre, donc…

- Vous êtes aussi un sideman très recherché. Tout récemment, vous avez fait une apparition dans le groupe de Pierrick Pédron pour un d’Omry à Nancy. C’est un rôle essentiel pour vous ? C’est aussi là que vous enrichissez votre expérience, ou bien pensez-vous qu’il faut aussi multiplier les expériences pour vivre de sa musique ?

Oui c’est essentiel, bien au-delà de l’équation économique. C’est à mon sens ce qui fait la richesse de cette musique, que de baigner dans un milieu de musiciens aux personnalités et racines très diverses mais habités par une passion commune. De ce point de vue, j’ai l’impression que Paris offre des possibilités de rencontres extraordinaires.

- Toujours pas de regret d’avoir changé radicalement d’orientation professionnelle voici quelques années ?

Pas le moindre, tout comme je n’exprime pas le moindre regret d’être passé par toutes ces phases qui ne me prédestinaient pas forcément à devenir musicien, mais m’ont progressivement conduit à le devenir.

- A plusieurs reprises dans vos réponses, vous employez le mot de « tournerie », que l’on associe plutôt, a priori, au travail du bois et donc des tourneurs. Dans votre esprit, faut-il rapprocher vos tourneries de celles des derviches tourneurs ? Et de leur recherche d’une forme de transe ?

Oui, je pense que la quête d’une certaine forme de transe est derrière l’idée de « tournerie ». J’emploie ce mot sans trop réfléchir car j’ai l’impression qu’il fait vraiment partie du jargon courant des musiciens, pour lesquels le premier des critères reste le fait que ça swingue, c’est à dire que ça tourne… pour moi c’est la même chose. Et les « tourneries » que j’évoquais sont des structures rythmiques et harmoniques, pas toujours « carrées » donc, qui constituent à la fois la charpente des morceaux et la trame de base pour construire des solos. Pour moi, c’est aussi important de travailler ça que la mise en place des thèmes, en répétant les formes longtemps et patiemment. Quand ça « tourne », il y a cet indicible petit supplément de confort et d’âme qui change tout (ne serait-ce que parce qu’on sent que c’est pénible quand ça ne « tourne » pas). Peut-on comparer tout cela à l’approche du tourneur sur bois ou du derviche ? Pourquoi pas, je suppose qu’il y a plein d’autres analogies possibles, qui toutes seraient liées à la volupté du geste. De toute façon, j’ai cru comprendre que depuis Copernic et Galilée, il y a quelque chose d’assez essentiel au fait que ça doive tourner, non ?

Entretien réalisé en octobre 2009.