Scènes

Régis Huby : les lèvres de l’ellipse

32e D’jazz Nevers Festival : première


Régis Huby "The Ellipse"

Pour la réouverture du Théâtre Municipal, une oeuvre en forme ovoïde qui met en scène quinze instrumentistes de haut vol, au service d’une musique superbement actuelle.

J’ai choisi, pour introduire ce compte-rendu de concert, une image qui montre des auditeurs captivés, sinon captifs, et en même temps réfléchis, parfois dubitatifs, en tous cas attentifs à ce qui ne se donne pas pour une évidence. Car il n’est rien d’évident en cette matière, celle de la création contemporaine vive, affublée de l’étiquette « jazz et musique improvisée ». Rien d’évident, mais presque à chaque fois avec des interprètes comme ceux que nous allons citer, une réussite éclatante, et largement partagée par des spectateurs emballés.

Voilà donc le « line up » : Régis Huby (violon, composition), Guillaume Roy (violon alto), Atsushi Sakaï (cello), Guillaume Séguron (b à l’archet), Claude Tchamitchian (b), Matthias Mahler (tb), Sylvaine Hélary (fl), Jean-Marc Larché (ss), Catherine Delaunay (cl), Pierre-François Roussillon (b-cl), Olivier Benoit (el-g), Pierrick Hardy (acoustic g), Bruno Angelini (p, fender), Illya Amar (vib), Michele Rabbia (perc, electronics), Sylvain Thévenard (son)

Les amateurs de divertissement iront chercher ailleurs, ça ne manque pas.

Une formation donc légèrement différente de celle qui s’est présentée récemment aux NJP (voir ici même), ce qui prouve que le « réservoir » d’interprètes de haut vol en Europe est convenablement rempli, tous prêts (ou prêtes) à obéir au doigt et - sinon à l’œil - aux instructions écrites et orales de Régis Huby, concepteur du projet. Associer ses plus anciens complices aux talents plus récemment découverts, dans le but de construire une œuvre en trois grandes parties de forme ovoïde, aura donc été son idée, et à se régaler de voir ainsi se déplier devant nous et sans effort apparent cette belle construction musicale, on se dit qu’il a bien fait de se projeter là-dedans et de nous y attirer.

Régis Huby © Jacky Joannès

Comme je le dis parfois à ceux qui manifestent devant de telles élaborations une sorte de repli, sinon de rejet, la question est bien de savoir quand on dit qu’on aime le jazz, si on aime aussi la musique. Ou pas. Car je tiens qu’Armstrong, Hawkins, Ellington, Parker, Coltrane, Mingus, Coleman, Ayler, avaient un tropisme positif vis-à-vis de ce que nous appelons sans y penser la musique, à quoi ils accrochaient (et avec quel talent) les échos à peine assourdis de l’âme de leurs parents africains. Et avec ça faites un beurre encore meilleur s’il se peut. Et il se peut. Les amateurs de divertissement iront chercher ailleurs, ça ne manque pas.

Donc Huby et sa comète : ça se construit à partir de cellules mélodiques, harmoniques et rythmiques, posées là, énoncées, et puis ça se déplie avec ostinatos, suspens, accélérations, ralentis, fortissimos, pianissimos, et chaque tour de l’ellipse est marqué de rencontres, associations de timbres et de personnes, duos le plus souvent, qui à chaque fois surprennent l’écoute et renvoient l’auditeur à son audition : « qu’est-ce que j’entends dans ce que j’écoute ? ».
L’émotion, s’il y a, vient de ce regain permanent d’intérêt. Car, au bout du compte ou de l’histoire, il y a cet élancement. L’histoire est encore en marche et tout n’a pas été dit. Que cela soit politique, ou pas, c’est à voir. En tous cas, dressez l’oreille.

Par exemple (je n’en prends qu’un) quand Sylvaine Hélary et Claude Tchamitchian se mettent à rire de conserve en tchatchant d’importance, séparés qu’ils sont par une forêt d’instruments, ce qui ne les empêche pas de se parler. Dans un genre différent (solo), je relève la discrétion du chef, et la vaillance incroyable de cet Amar vibraphoniste. Intenable.

Un tel projet, ambitieux, mériterait de beaucoup tourner, et de se prendre lui-même au jeux et aux répétitions. On verra ce que peuvent les oreilles (et les porte-monnaie) des prescripteurs. Le 32° D’jazz Nevers se devait d’accueillir une telle musique et de tels interprètes, dans les ors récents et les rouges vifs du Théâtre Municipal.

par Philippe Méziat // Publié le 14 novembre 2018
P.-S. :

A suivre :
Ce soir - Parisien/Codjia/Rabbia Trio, François Corneloup 5tet.
Demain- Ikui Doki, Hugues Mayot, Sylvain Rifflet, Daniel Mille.