Entretien

Rémi Vignolo

Entretien au festival des Rencontres Internationales de Contrebasse (40)

20 août 2006 - Capbreton

Comment ?! Citizen Jazz n’avait encore jamais rencontré Rémi Vignolo ? Au regard de sa prestation une nouvelle fois magnifique sur le dernier disque de Bojan Z, il nous semblait urgent d’aller à la rencontre d’un artiste devenu l’un des contrebassistes majeurs de la scène jazz en Europe. À Capbreton, entre balances et concert, le musicien nous a accordé un long moment. De sa voix douce et attachante, il a bien voulu livrer un témoignage aussi surprenant que généreux.

Comment résumerais-tu ton parcours de musicien depuis tes débuts ?

Écoute… Je ne sais pas. J’ai vraiment du mal à me positionner clairement. Je suis le plus âgé des jeunes, et le plus jeune des vieux. J’ai joué vraiment longtemps avec des gens qui étaient beaucoup plus âgés que moi… Donc voilà. J’ai un peu les deux étiquettes. Je n’existe vraiment nulle part en fait ! (rires) C’est une position un peu particulière, mais qui m’a aussi avantagée à pas mal de niveaux. J’ai bénéficié de l’expérience de mes aînés, comme Aldo Romano, Michel Legrand, Claude Nougaro, Richard Galliano… Et à la fois, on ne m’assimile pas complètement aux jeunots de ma génération. En fait je n’ai jamais vraiment joué ou fait partie des groupes de ces gens-là. Si, à un moment avec Flavio Boltro ou Stéphane Huchard… Mais tous les jeunes mecs n’étaient pas forcément des gens avec qui j’étais amené à jouer, parce que je travaillais déjà énormément avec des gens « confirmés ». C’est pour ça que je te dis que je n’existe nulle part, et partout à la fois. Tu vois ?

D’où cela peut-il venir ?

Ça vient du fait certainement que j’ai commencé à jouer très tôt. Ça s’est fait comme ça. Quand j’ai commencé, de très jeunes contrebassistes comme moi, il n’y en avait pas. D’ailleurs, c’est un peu un hasard si je me suis mis à la contrebasse plutôt qu’à la basse électrique ou à la batterie même… Parce que plus ça va, plus je joue de la batterie, et plus j’ai envie de jouer de cet instrument.

C’est vrai ?

Ouais, complètement ! La contrebasse, c’est un hasard total. C’est juste qu’à ce moment-là, il n’y avait pas de contrebassistes. Le seul mec qui était là, c’était moi. Il se trouve que j’avais vingt balais, que j’avais la pêche, et voilà !

Pour situer un peu la géographie de ton parcours, où as-tu aiguisé tes premières armes ?

C’était dans toute la région toulonnaise d’abord, où j’ai fait beaucoup de piano-bar. Je regrette d’ailleurs qu’il n’y en ait plus. J’ai joué beaucoup à Toulouse aussi. Là-bas, c’était la même chose. Il y avait sept ou huit clubs quand j’y étais, et je jouais tous les jours ! À Toulon, je me souviens très bien de l’époque où, quand j’étais au lycée, il y avait des piano-bars tout le long du port. Il y avait de la musique tous les soirs. Tu venais un mardi soir au mois de février, et tu savais que tu allais écouter un super groupe. Moi, j’ai intégré ce circuit un peu par hasard. Je jouais de la basse électrique, et puis j’ai eu du bol. Enfin du bol… Je suis toujours passé limite parce qu’après ces périodes-là, ça a toujours été le déclin. Que ce soit à Toulouse ou dans le Sud, pas mal de ces clubs ont fermé. J’espère que ce n’est pas moi qui porte la poisse ! En fait ça a été un peu le grand nettoyage sur la côte en général. On a vraiment senti le vent tourner… Enfin ce qui est dommage, c’est qu’en « mettant au frais » la plupart des patrons de ces clubs, juste parce qu’ils n’opéraient pas avec la « bonne » partie du Milieu et qu’ils voulaient s’amuser avec leur pognon, c’est tout un état d’esprit qui a disparu… Depuis Yann Piat, on nous a collé d’autres genres de patrons. Maintenant, ils font le même métier, mais avec l’attaché-case et la cravate. Ils font les comptes, et il n’est plus question de s’amuser. Donc on ne voit plus de musiciens, parce que ça coûte de l’argent. Je trouve ça nul… Comme si la musique et la culture en général devaient être rentable. C’est lamentable !

R. Vignolo © J.-M. Laouénan/Vues sur Scènes

À quelle période es-tu parti aux Etats-Unis ?

Juste après Toulouse. J’avais vingt ans. Cela faisait déjà trois-quatre ans que je jouais beaucoup.

Là-bas tu t’es mis à fond sur l’instrument ?

Et bien non figures-toi ! C’est ça qui est terrible. J’étais parti a priori pour la contrebasse, et puis je jouais toujours un peu de batterie. C’est mon prof de contrebasse, Buster Williams, qui m’a dit un jour : « Tu sais, tu devrais peut-être te mettre à la batterie parce que c’est pas mal… » (rires). Moi j’étais un peu vert ! Il m’appelait de temps en temps pour venir jouer avec lui quand il manquait un batteur. Si bien que depuis, je me traîne ces deux « plombs » dans la tronche, même si par périodes j’ai été contraint me concentrer sur la basse pour assurer en tournée. Mais depuis deux ans, j’ai arrêté un maximum de trucs pour pouvoir travailler la batterie chez moi. Je le fais pour me remettre au même niveau qu’à la contrebasse. Ce n’est pas gagné ! Ça demande beaucoup de temps et d’énergie. Je n’ai pas de vie, c’est un truc de fou… Mais bon, j’aime ça.

Mais le contrebassiste que tu es joues encore beaucoup non ?

Oui, mais beaucoup moins qu’avant. Il y a eu une période où je faisais 200 concerts par an. Voire plus. Une année, avec Franck Agulhon, on a totalisé quasiment 500 concerts à nous deux. Un truc de malade ! C’était beaucoup trop. Déjà, pour la tête, ce n’est pas possible. Et puis, - et c’est aussi pour ça que je suis parti de New York -, je n’ai pas envie de n’être qu’un exécutant. À New York, la concurrence t’oblige à hausser ton niveau sans cesse. C’est bénéfique dans un sens, mais c’est aussi le plus court chemin vers le conformisme. Tu es obligé d’être compétent dans tous les domaines, dans tous les styles, et finalement tu ne cultives pas ta personnalité. En fait tu ne penses qu’à une chose : jouer mieux que ton voisin et pour finir tu te détournes de l’essentiel, tu ne vis plus la musique qu’à travers les autres… Je ne suis pas adepte non plus de l’extrême inverse, on ne peut pas rester uniquement dans sa bulle. Tu grandis avec les autres, et j’en suis la preuve. J’ai toujours appris un truc de chacun, ce qui m’a permis d’avoir petit à petit une idée de ma personnalité. Mais je n’ai jamais eu la prétention d’être génial et de me suffire à moi-même. Toujours est-il qu’à une époque, j’ai eu des coups de fatigue hallucinants. Voyager autant, jouer des répertoires aussi différents tous les jours… Je ne savais plus où j’habitais, je ne savais plus ce qu’était un sol sur une basse.

Sur quelles formations t’es-tu finalement concentré ?

Et bien je joue beaucoup avec Bojan et Ari. C’est super. Et puis je joue avec Aldo. Ce sont deux groupes qui n’ont rien à voir au niveau de l’approche de la musique, au niveau des finalités même… Encore une fois, c’est super complémentaire. Mais je n’ai plus envie de consacrer d’énergie à des groupes qui finalement ne seraient pas forcément mieux que ce que je pourrais faire moi tout seul. J’ai vraiment du temps pour moi. Le temps, c’est un luxe incroyable.

On commence d’ailleurs à voir pointer le Vignolo Quartet sur quelques programmes…

Oui, mais ça c’est à la batterie !

Ah oui ? J’avais cru voir certains concerts où tu restais à la basse…

Oui… Mais je suis une plaie pour les batteurs ! J’ai une idée tellement précise de ce que j’ai envie d’entendre, que je ne suis jamais content. J’ai joué pourtant avec des supers mecs ! Il y a eu Fabrice Moreau, Tony Rabeson… Mais la question n’est même pas là. C’est juste que j’ai envie de le faire MOI. Ça me plaît plus que tout ! Alors évidemment je rame parce que je ne suis pas au niveau encore, mais ce sont de bonnes expériences ! Je vois que j’avance vite. Le seul problème concret auquel j’ai à faire face, c’est que dans la tête des gens, ce n’est pas normal que je fasse les deux. Ils ont du mal à se dire que je puisse faire mieux l’affaire qu’un autre batteur. Le seul truc qui me manque, c’est la confiance de quelques musiciens supplémentaires et de quelques programmateurs pour me laisser jouer et prendre position sur cet instrument. Ça va se faire avec le temps. D’autant que je bosse comme un acharné dans ma cave à Paris.

Vers quelles esthétiques as-tu envie d’aller sur cet instrument ?

Tu sais, il y a plein de choses qui me plaisent. Je suis archi-fan de Tony Williams, de Paco Sery, de Dédé Ceccarelli, et aussi d’Aldo ! Ce n’est pas forcément un virtuose, mais c’est un mec d’une telle intégrité, qui a un tel désir de musique … Il est très inspirant. Et puis il ne fait jamais d’erreurs musicales. Mais il y a plein de trucs qui me bottent. Ce qui me lie à la batterie, c’est peut-être chez moi un côté très explosif, très énergique. Paradoxalement, ou heureusement, cela fait aussi ma spécificité sur la contrebasse. Donc c’est très dur de trancher ! Je ne suis d’ailleurs pas encore en mesure de pouvoir le faire. Je me rends bien compte que j’ai développé une personnalité sur la contrebasse, et qu’il me faudra du temps pour la développer au même niveau à la batterie. Sauf que pour l’instant, c’est un besoin que j’ai. J’aime trop ça ! C’est un truc de gamin. Mon père était batteur, j’ai commencé par cet instrument…Quand je fais des balances avec de bons batteurs, je passe mon temps à les reluquer ! Affectivement, c’est plus mon truc. Et puis même au niveau du rôle dans la musique… Le truc avec la basse, c’est que c’est un instrument fonctionnel. Et une fonction, ça s’apprend. Ça ne veut pas dire que ce soit forcément une nature, ou encore moins que ce soit forcément la mienne…

On a pourtant l’impression sur Xenophonia, le dernier disque avec Bojan Z, que tu as atteint une belle maturité sur la contrebasse…

Je ne sais pas. Moi je ne suis jamais content des disques. Je ne sais pas jouer en studio. Je ne suis jamais bien concentré, jamais bien physiquement, jamais bien au niveau du son, jamais bien inspiré… Je suis très handicapé sur disque. C‘est un contexte que je n’aime pas du tout.

Sur ce disque, on sent pourtant une vraie respiration de l’ensemble…

Bojan a fait un travail génial. Ça s’est fait de manière assez cool parce qu’ a essayé de ne pas trop se prendre la tête, on a pris le temps d’essayer des choses, de discuter… Le résultat est là effectivement, c’est un super disque où la musique du groupe prévaut. Mais à la limite, je suis beaucoup plus à l’aise si on m’appelle pour aller faire une séance « carrée » pour un chanteur ou autres, même si j’aime moins… Tu n’as pas à te mettre en danger, à te dévoiler… On te demande un truc précis, on attend de toi que tu fournisses une pulse, que tu fasses les bonnes notes… Donc ça, je sais faire. Maintenant, dans un contexte jazz, où tu es censé apporter une couleur, établir un dialogue avec les autres musiciens, je fais rarement tomber le mur. Je ne suis pas du tout à l’aise. C’est étrange… D’ailleurs, j’ai commencé à enregistrer des trucs pour moi, pour voir. Évidemment, des maisons de disque me le demandent depuis des années, mais je ne me suis jamais senti totalement prêt et en plus, je n’ai jamais eu le temps de m’en occuper sérieusement. Et puis maintenant j’ai envie de faire de la batterie ! Mais si je dois enregistrer pour moi, je n’enregistrerais pas comme on le fait habituellement. La plupart du temps, on essaie un morceau, et puis on l’enregistre deux fois, trois fois… On essaie de nouvelles options, une quatrième fois… Et puis on perd complètement la spontanéité et la fraîcheur qui s’installent par exemple tout au long d’un concert. Je pense que quand j’enregistrerai pour moi, je ferai comme le faisait Miles ! Par long sets, où la bande tourne en continu.

Tu as aussi côtoyé ces dernières années quelques grands noms de la variété. Tu venais y trouver autre chose que dans le jazz ?

La variété, je n’en ai finalement pas trop fait. Je l’ai fait en studio, un peu… Avec Claude Nougaro, c’est moi qui me suis « incrusté » ! Il a toujours fait partie de mon paysage musical. Forcément, en France, des mecs de ce talent, il n’y en a pas eu 10 000. Contrairement à ce que M6 veut nous faire croire, le talent n’est pas quelque chose qui se travaille en stage intensif ! Pour ce qui est de Claude, j’avais su par Jean-Marie Ecay, qui avait joué dans le groupe précédent, qu’il chechait un bassiste. Yvan Cassart et lui n’osaient pas m’appeler parce qu’ils pensaient que je ne serais pas disponible, ou pas intéressé. Du coup, j’ai bien fait de les devancer parce que Claude s’en est allé peu de temps après… C’est un mec que j’ai toujours adoré. On a fait la tournée, c’était super, mais j’ai préféré arrêter un petit peu avant la fin. Je n’étais pas complètement satisfait au final. Pas à cause de Claude bien sûr, mais la variété pure et dure, c’est une autre démarche. Il fallait tout de même jouer avec une culture de jazzman, mais faire 100 concerts à la note près, ce n’est pas pour moi. J’ai appris vraiment beaucoup de choses pendant la tournée, parce qu’Yvan était très exigeant. Mais maintenant que je sais que je peux le faire, si je peux m’en passer…

Tu continues quand même à bosser la contrebasse ?

Non ! (rires) Je travaille la guitare en fait. Ça garde ma main en état, et puis ça me permet de développer un peu mon langage harmonique. Tu sais, je suis un peu complexé de me retrouver ici dans un festival de contrebasse… Je ne me considère pas comme un « vrai » contrebassiste.

En plus, tu vas y jouer le prof !

Ne m’en parle pas ! Tous ces trucs de technique, c’est de la connerie. Enfin oui et non. Tout mon travail sur la batterie est très intéressant à cet égard. Je me penche sur ces histoires de gestuelle, d’énergie, de physique… Mais ce que je dis souvent, c’est que ce n’est pas ton instrument que tu travailles, mais ton corps. Tu modifies ton corps pour avoir le meilleur geste possible. Finalement, tout ça c’est la même chose. Il y a plein de gens qui viennent me voir et qui me disent : « Tu as une technique de ouf à la contrebasse ! Wouah ! ». Moi je n’ai pas du tout cette impression ! Le truc, c’est qu’il ne faut pas péter plus haut que son c… Tu ne peux pas vouloir devenir Chris McBride si tu fais 50 kg et que tu dors toute la journée !

F. Agulhon-R. Vignolo © H. Collon/Vues sur Scènes

Tu fais donc très attention à ton hygiène de vie ?

Oui… J’avoue. Le fait d’avoir toujours fait du sport et de m’entraîner à un certain niveau, ça m’a vachement aidé. Ne serait-ce que pour gérer mieux mon énergie, ou pour avoir des phases de travail intense ou de récupération. Ce sont des trucs tous bêtes qui te permettent d’optimiser le fonctionnement de ton corps dans un contexte précis. Finalement, tu gagnes ainsi du temps, même si ça ne peut pas s’arrêter là. La musique est avant tout une question d’expression. Le travail de la compréhension harmonique est également incontournable. Et puis il faut écouter de la musique !

Tu composes ?

Oui. Depuis toujours. Bon, il y a beaucoup de déchet, mais dans le tas il y a des trucs pas mal. C’est un travail intéressant. Ça m’oblige à envisager le rôle des instruments comme étant complémentaires en termes de timbres évidemment, mais aussi en termes de fonction et d’espace. D’ailleurs, c’est ça que j’aime avec le jazz. C’est une musique qui à la base est jouée acoustiquement. Donc tu es confronté très vite aux limites intrinsèques de ton instrument. Ça te recadre dans le rôle que tu dois remplir. L’expérience avec Richard Galliano a été, à ce titre, fondamentale. Nous jouions sans batteur, et ça m’a permis vraiment de faire la distinction entre mon rôle de bassiste et éventuellement de soliste. Même aujourd’hui, j’ai souvent du mal à passer de l’un à l’autre. Ce ne sont pas du tout les mêmes ficelles, ça ne demande pas du tout les mêmes qualités. Et pour passer d’un rôle à l’autre dans le même concert, ce n’est pas évident.

Tu aimes ces espaces de liberté que confère un solo ?

Oui, enfin ça dépend. À partir du moment où le batteur ne joue pas comme s’il aidait mamie à traverser les clous… Ce qui arrive quand même assez régulièrement en France. Il n’y a que les vieux musiciens qui savent faire. Ce ne sont pas des blagues ! C’est juste qu’eux étaient là à une époque où cette musique se jouait encore dans les clubs et acoustiquement. Ils savent qu’on a besoin d’une certaine énergie pour jouer ! Surtout à la basse, qui est un instrument peu maniable, peu véloce. Quand on a passé la soirée à assurer le tempo pour le groupe et qu’au moment de votre unique solo, tout le monde vous lâche, ça fout vraiment les boules ! Après les gens trouvent les solos de basse emmerdants ! Tu m’étonnes… Il faut qu’il se passe quelque chose derrière moi pour que je sois inspiré ! Les saxophonistes exigent la même chose non ?

Qu’écoutes-tu aujourd’hui ?

Seu Jorge ! J’écoute beaucoup de trucs brésiliens. Milton Nascimento, Jorge Ben… Hier soir, je me suis réécouté Le tombeau de Couperin de Ravel… J’écoute énormément de funk et de rythm’n blues, de soul… Je n’y peux rien ! Je ne suis pas noir, mais mon père écoutait tout ça en boucle. En fait, je n’écoute plus de jazz. Si, j’écoute Miles et aussi Coltrane de temps en temps. Miles, il a eu tous les meilleurs musiciens ! On trouve déjà tellement de pistes dans ce qu’il a fait… Tu sais, je ne fais pas de fétichisme avec le jazz. Je ne cherche pas à tout prix les disques des seconds couteaux etc. J’aime les meilleurs, et ça me suffit. Je préfère écouter les leaders de plein d’écoles différentes, plutôt que de creuser indéfiniment le même sillon. Si tu écoutes la musique en profondeur, tu entends très vite les choses qui sont essentielles. Et puis je veux être capable d’écouter de la musique juste pour prendre mon pied. Le funk, c’est parfait pour ça ! Et puis ce n’est pas si éloigné ma conception du Jazz : la danse avant tout !

Que penses-tu alors du travail des critiques ?

Tu veux vraiment que l’on s’engage sur cette voie ?! (sourire) Tu veux que je te dise ? Quand je vois des chroniques de disques où les mecs passent leur vie à aduler des artistes et en démonter d’autres sans un gramme d’objectivité… Surtout à démonter, parce qu’ils sont en général beaucoup plus volubiles et inspirés dans l’amertume. Mais quand tu connais la situation de la musique en général, que tu as des Nicolas Sarkozy qui veulent te coller un secrétariat d’Etat à la culture plutôt qu’un ministère, et qu’à longueur de temps tu lis des trucs terrifiants à propos de la musique dont tu te réclames, tu finis par désespérer de certains critiques ! Tout ce qu’on attend d’eux c’est qu’ils soient le relais entre la réalité de la musique et le public. Si tu es critique de jazz, parle de ce que tu aimes, et non de ce que tu n’aimes pas ! Ou alors mets des gants !

Car il faut bien se dire un truc : ces gens-là se placent en « garde-fou » du bon goût, mais n’ont aucune idée de ce que ça implique d’être musicien, très peu le sont, et pour être tout à fait honnête, une grande part du processus de création échappe à l’artiste lui-même. Si tu passes ton temps à dire que la moitié des disques sont minables ou au mieux sans grand intérêt, que le monde du jazz est peuplé de pauvres types qui n’ont rien compris à ce que devrait être le jazz aujourd’hui (sic !), et que dans le même temps tu portes aux nues certains artistes qui font une musique prétentieuse, maniérée, et au final carrément inécoutable, le public va finir par se détourner du jazz. D’ailleurs, heureusement que tous les journalistes qui bossent pour ces canards ne sont pas tous aussi craignos et qu’il nous reste la scène pour nous défendre, surtout pendant les festivals d’été où l’on partage de plus en plus souvent l’affiche avec les musiques du monde, la chanson et tout le reste. On est sur le même pied d’égalité et je trouve ça pas mal. Mais je continue de trouver l’attitude et les propos de certains choquants !… Un peu d’humilité quoi ! Quand un mec va voir Herbie Hancock en concert et qu’il dit que c’est pourri… C’est simplement indécent ! T’as compris ce qu’il a joué ?!

Le pire, c’est que ces types écrivent souvent très bien, et c’est la seule raison qui fait qu’on les lit encore ! Mais ils se trompent carrément de métier. Cela dit pour en finir avec les critiques, moi je m’en fous un peu, parce que pour l’instant ils n’ont jamais écrit le moindre article sur moi, et en fait je m’en porte assez bien… Remarque, ça aussi c’est drôle… Après le nombre de disques et de concerts que j’ai faits depuis une dizaine d’années ! C’est dire combien ils sont dans la réalité.
Et puis il y a un aussi un truc terrible ici en France, c’est qu’on a pris la déferlante du free jazz en pleine poire, et qu’on n’y a pas compris grand chose en fait… Pour nous musiciens, l’héritage du free est immense, mais il est aussi à l’origine d’immenses malentendus et certains en ont gardé surtout les mauvais côtés. Il ne faut pas se voiler la face, plein de musiciens assez moyens se sont engouffrés là-dedans, sous la bannière de l’expression de chacun, à tout prix.

Malheureusement tout le monde n’a pas quelque chose à dire, je suis désolé ! Je vais peut-être te paraître gonflé, mais qu’une voix soit, par principe, égale à une autre, ça me fait chier. Que ma voix ne vaille pas plus que celle d’un connard qui vote Front National sans réfléchir deux secondes, ça me fait chier. Je ne trouve pas que ce truc égalitaire à tout prix soit très démocratique, en fait. C’est comme ce fantasme de la gauche d’ouvrir une fois par an les scènes nationales au public. Non ! L’art n’est pas une affaire d’amateurs ! Il y a des mecs qui se prennent la tête toute leur vie sur un son… Comme dit Lubat, vive le difficile ! Je disais quoi déjà ?

…que l’on avait pris tous les mauvais côtés du free.

Oui… Je le pense. Et pour plein de raisons ! Imagine un peu le tableau, Paris, capitale des capitales, toujours à l’avant-garde du progrès, de la création, de l’art etc…. Et il y a ce truc, le jazz, qui déboule dans les années 40. Personne n’y comprend rien, personne ici n’y a rien apporté et le public adore ! Moi, je suis sûr que certains vieux shnocks de la critique, certains musiciens, et même une partie du public ont dû se sentir dépossédés. A la fin des années soixante, quand le free est arrivé, quand des musiciens « à deux balles » ont commencé à brailler dans des saxs achetés la veille, à soutenir que leurs vociférations étaient de la musique en se réclamant du free, que les critiques ont enfin pu écrire à leur guise sur un phénomène démentiel qui avait fait disparaître les règles et du même coup les origines du jazz, que le public snobinard parisien s’est cru de nouveau le plus raffiné du monde civilisé, tout ce petit monde a mis fin à vingt ans de vexations et s’est du même coup réapproprié le jazz.

R. Vignolo © H. Collon/Vues sur Scènes

On a parlé de jazz européen. Mais qu’est ce que ça veut dire ? Parle t-on de manioc bordelais ?! Cela n’existe pas. Du coup, avec tous les malentendus que ça implique, cela a donné une légitimité à un phénomène qu’ils étaient en train de créer de toutes pièces, et qui n’avait souvent plus rien à voir avec le jazz… En soi, je trouve ça génial d’avoir donné naissance à un courant si créatif et il y a tout un tas de musiciens hallucinants qui ont émergé à ce moment-là. Mais ce que je trouve un poil malhonnête, c’est qu’ils aient délibérément continué à s’identifier au jazz ! Certainement par snobisme, et j’ai parfois l’impression que certains musiciens et quelques journalistes continuent de vivre dans l’illusion qu’ils ont depuis ce jour-là repris en main la destinée du jazz… Les choses ne sont pas si simples. C’est comme toutes ces chanteuses qui passent leur vie à scatter ! Qui a fait ça avant ? Dizzy, Ella, James Moody, Clark Terry… Tous les autres étaient des chanteurs, c’est-à-dire des interprètes. Maintenant, toutes les chanteuses scattent et elles se disent du coup chanteuses de jazz… Ces générations spontanées, je trouve ça vraiment bizarre.

(Ce texte a été relu et corrigé par Rémi Vignolo)