Scènes

Satan au CouveNt

Eric Lareine et Agafia mettent en musique et en voix l’œuvre singulière d’un défroqué surréaliste. Nous y étions pour la création à Auzits (12) et nous les avons revus six semaines plus tard à Toulouse. On y retournera.


Le CouveNt est un lieu de création artistique fondé en 2010 par Sergio Piterbarg, musicien argentin, dans un village aveyronnais proche de l’ancien bassin minier de Decazeville. Un ancien couvent, comme son nom l’indique, l’abrite, et il s’y passe de drôles de choses. Eric Lareine y revient cette année pour la troisième fois, et nous étions, le 10 septembre dernier, au dernier concert de sortie de sa résidence de création avec le duo Agafia.

Scène plongée dans le noir, trois taches de lumière signalent un micro devant une chaise, une batterie, deux saxophones. Trois mousquetaires au CouveNt, on ne pouvait faire moins. Ce qui suit n’est pourtant pas une opérette.

Batterie groovante et roulante, riffs de saxophone ténor, nous sommes dans un jazz jungle révisé 2016. Assis sur une chaise côté jardin, Eric Lareine entame sa lecture. La voix est fiévreuse, précise, rythmique, calée au millimètre sur les plus infimes incartades de la caisse claire : « Chut ! C’est l’heure du couvre-feu, me dit-on. C’est plus fort que moi, je le crie : Satan est à Paris ! »

Après une première collaboration avec le duo Agafia sur le Discours de la Servitude Volontaire d’Etienne de La Boétie, Eric Lareine récidive avec une œuvre hautement singulière.
Ernest Joseph Jules Marie de Gengenbach, dit Jean Genbach : un bien curieux personnage. Orphelin de père, renvoyé du séminaire à 21 ans après une nuit de débauche publique avec une comédienne, il rejoint la revue La Révolution Surréaliste et consacre toute sa production littéraire à un ressassement flamboyant et halluciné de sa chute et de sa fascination pour la figure du diable. Satan à Paris, « phantas-biographie romancée » parue en 1927, a été réédité en 2003 par Passage du Nord/Ouest. C’est dans les rayons d’une librairie toulousaine qu’Eric Lareine l’a déniché, et il parvient à nous faire croire que le texte a été écrit pour la scène ; pour lui, même.


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Eric Lareine
à la Cave Poésie, Toulouse © D. Gastellu

Campé sur sa chaise, Lareine incarne les personnages. Tour à tour narrateur distancié, jeune prêtre névrotique et affolé, diable à la voix caverneuse, il est assis et il danse. Il ne se dandine pas, il ne gigote pas : il danse assis. La musique, côté cour, crée des ambiances aussi bien que les lumières. Atmosphères enivrées, sourdes, rétro, délirantes. Souvenirs de Revue Nègre et de valses désuètes. Eric Lareine souffle dans son harmonica comme un exutoire, comme un prolongement de la parole qui ne peut plus dire, ne peut plus même crier.
Silences. Un simple triangle fait monter la tension quand le texte se fait ouvertement érotique - un érotisme lent, kitsch, un érotisme de prêtre, interminablement suspendu au-dessus du péché, strié de métaphores cocasses que pimente une diction onctueuse de curé patelin en proie aux tourments de la chair, la scansion des mots tendus comme un arc… bandé.

Puis c’est le paroxysme : un poème chanté à la gloire de Citroën (!), Marc Maffiolo au sax ténor tel un Coleman Hawkins qui loucherait vers Dewey Redman, puis au sax basse, rythmique, groovy, orgiaque. Laurent Paris qui fait monter la sauce sur sa caisse claire, jamais à court de trouvailles ; un trio de voix exulte dans une explosion dionysiaque et bouffonne - un ajout des trois compères qui tombe à pic - et l’on revient au thème initial, boucle bouclée, conclusion apocalyptique : Satan… est à Paris !

Avis aux programmateurs : ce spectacle, c’est de la pure braise. Signez !

par Diane Gastellu // Publié le 20 novembre 2016
P.-S. :

J’ai revu le trio fin octobre à la Cave Poésie de Toulouse, après une seconde résidence de quelques jours. Ils n’ont rien changé au dépouillement de la mise en espace, et c’est tant mieux : la précision rythmique, la gestion des tensions et des résolutions, l’entente millimétrée entre les trois musiciens n’en ressort que mieux, confortée encore par la maturation du spectacle. La salle était pleine et le public, exultant, a longuement acclamé les trois artistes.