Chronique

Wollny/Kruse/Schaefer

[em] live

Michael Wollny (p), Eva Kruse (b), Eric Schaefer (d)

Label / Distribution : ACT/Harmonia Mundi

Dans la famille « power-trios », je voudrais les Allemands… bonne pioche.

Pour son quatrième album, le trio [em] restitue l’intégralité de son concert du 4 juillet 2010 enregistré en public au festival Jazzbaltica. Seuls, nous dit la pochette, les applaudissements ont été raccourcis « pour le plaisir de l’écoute ». Un raclement de gorge au bout de cinquante secondes confirme qu’il s’agit bien d’un live, mais on oublie vite le spectateur catarrheux pour s’intéresser à ce qui se passe sur scène, parce que ça démarre. Pas de tour de chauffe, juste une introduction à la métrique flottante, déstabilisante, une montée de tension entre une basse vaguement menaçante et un piano comme désorienté qu’une batterie insistante presse d’aboutir ; puis surgit une sorte de comptine qui s’efface bientôt devant un solo de basse chantant, mélodieux à ravir ; quelques rappels des premiers motifs et le titre, « Blüten », s’achève en s’ouvrant peu à peu comme s’épanouit une fleur. Ça tombe bien, « blüten », ça veut dire « fleurs ».

Les ambiances, les changements d’atmosphères, les jeux de couleurs, c’est un peu la marque de fabrique de [em]. Ce n’est pas pour rien que l’initiatrice du trio, la contrebassiste Eva Kruse, a été l’élève du pianiste John Taylor. Comme Michael Wollny d’ailleurs, éternel amateur de crépuscules et de noirceurs délectables.

Inquiétantes obscurités que l’on retrouve sur l’unique titre signé Wollny, « Kiyoshi » - déjà présent sur [em]3 [1]. Mais ce n’est qu’un passage en eaux troubles : avant lui, [em] nous a embarqués de contrées rêveuses en paysages enfiévrés (« Shelley » et son ostinato de basse crescendo à faire blêmir un rocker), livrés à un combat haletant (« Phlegma Phighter » [2], où Wollny retrouve des élans à la Joachim Kühn) puis fait chanter une berceuse pour petite fille sérieuse (« Sov Lilla Alma », basé sur un mouvement répétitif tout en matités et scintillements de cordes étouffées, probablement par une feuille de papier).

Six des dix titres sont composés par le batteur Eric Schaefer, formé aux percussions classiques aussi bien qu’au rock, et qui démontre ici une redoutable habileté dans le développement de scénarios musicaux. Loin de la traditionnelle antienne exposition/solo/reprise, Schaefer possède un sens de la construction qui va bien au-delà de la simple narration linéaire, et sait doser ses effets, fût-ce en les accentuant à l’extrême. Un langage, sans doute influencé par le cinéma fantastique, qui confine au romantisme par sa propension aux contrastes, son goût du suspense et de la surprise, et qui semble convenir parfaitement à ses deux congénères. Et si les morceaux ne sont pas de ceux qu’on fredonne en fin de concert, le sens mélodique est omniprésent sous forme de courtes cellules très simples qui tantôt se répètent, tantôt vont et reviennent au fil du morceau.

Les compositions d’Eva Kruse sont plus anguleuses, même dans la douceur (« Sov Lilla Alma ») : celle-ci réside plus dans la simplicité des harmonies et des motifs répétés que dans le discours, toujours âpre et plein de caractère. « In Water », qui marque un tournant du concert par son énergie bouillonnante (tempo accéléré, unissons basse-main gauche du piano, cascades de notes, batterie rock à fond), a de quoi devenir un véritable tube, mais ne sacrifie pas à la facilité, ménageant des plages de respiration inattendues, comme une zone de calme au milieu des rapides. Quant à « Break It », l’influence de Thelonious Monk y est évidente et, de très loin, mieux assimilée que chez nombre d’épigones pianistes.

Bonne pioche, disions-nous. [em], trio de fortes têtes, est riche de choses à dire. Cette cohabitation de personnalités artistiques très différentes et le fonctionnement musical égalitaire du trio laissent prévoir des développements diablement intéressants. En attendant, celui-ci vaut clairement le détour.

par Diane Gastellu // Publié le 13 juin 2011

[1Une évidente référence à l’univers du cinéaste fantastique Kiyoshi Kurosawa.

[2Qui vient de l’album [em]2.