Tribune

Sheila Jordan : l’enfant du Jazz n’est plus

Portrait de la chanteuse Sheila Jordan (1928-2025)


David Linx, Sheila Jordan, Mark Murphy © Jos L. Knaspen (source : collection personnelle David Linx)

La chanteuse Sheila Jordan est décédée le 11 août , chez elle, à New-York, à l’âge de 96 ans. En guise d’hommage, un « tombeau » qui, par-delà la déploration de la perte d’une matriarche du jazz, donne à entrevoir l’avenir du legs créatif de son matrimoine avec des contributions d’Elise Vassallucci, Kavita Shah et David Linx.

« Des oreilles à un million de dollars » (Charlie Parker)

Après une enfance misérable dans les Appalaches, cette métisse Cherokee, dotée d’une voix exceptionnelle que sa grand-mère, qui l’éleva pour suppléer des parents défaillants, avait repérée dès son enfance, se lance sur scène avec un trio vocal dédié au répertoire de Charlie Parker. En 1946, elle avait mis une pièce dans un juke-box pour écouter un morceau de ce dernier avec ses « Reboppers » : choc existentiel. Quatre ans plus tard, Bird vient à Detroit, où elle réside dans le quartier afro-américain [1]. Il encourage le trio à monter sur scène. Il surnommera Sheila Jordan « la chanteuse dont les oreilles valent un million de dollars ». Elle se rend à New-York et épouse Duke Jordan, alors pianiste de Parker, qu’elle finira par quitter, conservant toutefois son patronyme. Dans son loft de Manhattan, elle reçoit la crème des boppers : Max Roach, Sonny Rollins, Charles Mingus, Miles Davis, Paul Chambers

Sheila Jordan © Michel Laborde

Elle prend des leçons avec Lennie Tristano et devient une « chanteuse pour musiciens » : son art vocal, trempé dans le meilleur du be-bop, agrémenté des expérimentations tristanesques, fait d’elle l’égale des « mâles » qui la respectent comme l’une des leurs. C’est dans un club gay féminin de Greenwich Village, The Page Three, qu’elle fait ses débuts en tant que leadeuse. Un jour, lors d’une balance, elle se lance dans un duo voix/contrebasse avec Mingus sur le standard « Yesterday » - qu’elle finira par éditer en single, le magazine Down Beat louant son art vocal entre intervalles be-bop et vibrato bouleversant. Elle gardera cet instant gravé dans sa mémoire. Néanmoins, sa rupture avec Jordan, qui ne reconnaîtra jamais la fille qu’ils ont eue en commun, l’aura amenée à prendre un travail alimentaire comme dactylo dans une agence de publicité - elle aurait pu être un personnage de la série Mad Men ! Pour autant, elle n’abandonne pas sa carrière musicale et se retrouve sollicitée notamment par le pianiste George Russell [2]. En 1960, elle enregistre un disque qui finira par être édité en…2022 [3]. Sur « It don’t Mean A Thing If It Ain’t Got That Swing”, elle aligne quelques mélopées aux effluves amérindiens au détour d’un scat ravageur, tordant les « doowop doowop » du répons habituel. Ces mélopées issues de sa culture d’origine seront l’une de ses marques de fabrique dans ses improvisations vocales. En 1962, son premier album officiel, A Portrait of Sheila, est édité par Blue Note : c’est le premier disque du label avec une chanteuse. A ses côtés, Steve Swallow, alors à la contrebasse, le guitariste Barry Galbraith et le batteur Denzil Best (compositeur, entre autres, de « Move », un standard du be-bop). L’album est un échec commercial.

Vivre pleinement la musique
Sheila Jordan connaît alors une traversée du désert, entre alcoolisme et dépit envers le business musical. Elle continue à enregistrer des jingles publicitaires, notamment pour des marques d’appareils électro-ménagers. Hors de question pour elle de retomber dans la misère dont elle est issue, d’autant plus qu’elle se consacre à l’éducation de sa fille Tracey - qui deviendra productrice dans le milieu R&B et hip-hop. Elle est cependant perçue comme une muse par les musicien·nes du free jazz et finit par être sollicitée par Carla Bley pour son disque-opéra Escalator Over The Hill (1973), ainsi que par le tromboniste Roswell Rudd et la pianiste japonaise Aki Takase. Elle n’abandonne pas pour autant son jeu de réappropriation des standards de jazz en se consacrant à l’art du duo voix/contrebasse à la fin des années soixante-dix, d’abord avec Harvey S. Jordan puis avec Cameron Brown. Elle retrouve aussi Steve Swallow sur des albums édités par ECM où, sur des structures musicales particulièrement complexes, elle accomplit des prouesses vocales aux côtés, entre autres, du pianiste Steve Kuhn. Après s’être désintoxiquée de l’alcool, dans les années quatre-vingt, elle se consacre avec passion à l’enseignement. « Vivez pleinement la musique, ressentez d’abord ses émotions », confiait-elle à l’un de ses disciples, le chanteur d’origine autrichienne établi à New-York, Theo Bleckmann. A la fin du siècle précédent, elle retrouve une verve compositrice, avec notamment « Jazz Child » [4], écrivant également des paroles sur « Art Deco » de Don Cherry. Elle tourne jusqu’en 2024, sortant un album sur le label Dot Time Records avec le guitariste Roni Ben-Hur et le fidèle Harvey S. à la contrebasse. Souffrant des suites d’une mauvaise chute après avoir glissé sur une peau de banane à Los Angeles, elle se retrouve invalide. Son assurance Medicare ne lui permet d’avoir une aide à domicile que dix heures par semaine - une campagne de financement participatif lui permettra de récolter 100 000 dollars pour des soins palliatifs. Elle finira par s’éteindre chez elle en écoutant du be-bop, a confié sa fille sur les réseaux sociaux.

Elise Vassallucci : une révélation à l’écoute de « Dat Dere »
Cette jeune chanteuse originaire de la région marseillaise tourne actuellement avec un répertoire issu de son premier album, « Capharnaüm ».
« J’ai découvert Sheila Jordan lors de mes premières années d’études en jazz au conservatoire d’Aix-en-Provence. J’ai eu une révélation lors de ma première écoute de la version du morceau “Dat Dere” dans l’album Portrait of Sheila en duo avec Steve Swallow à la contrebasse. Dans sa voix je sentais une personnalité très forte et beaucoup de générosité : c’est ce qui m’a immédiatement plu. En écoutant d’autres albums un peu plus tard, j’ai redécouvert son grain de voix, et certaines de ses versions de standards sont devenues des références pour moi, par exemple “ Yesterdays” avec Harvie S, “Humdrum Blues” avec Cameron Brown. Je suis impressionnée par la manière qu’elle a d’interpréter et de vivre le texte sans aucun instrument harmonique derrière : dans ses duos avec la contrebasse, elle met en valeur la basse autant que celle-ci met en valeur ses mots et sa voix. Un héritage immense, une voix inimitable et une personnalité vocale généreuse. »

Sheila Jordan, Kavita Shah (source : collection personnelle Kavita Shah)

Kavita Shah : « Ma marraine de conte de fées ».
« Elle était ma marraine de conte de fées. Sans elle je ne serai pas devenue chanteuse. Je l’ai rencontrée en 2009, alors que j’hésitais entre une carrière juridique, journalistique ou académique. Mais un matin une petite voix résonna dans ma tête : « Et ta musique ? ». Alors que je me rendais au travail, les portes du métro se sont ouvertes et Sheila était assise juste devant moi. Elle m’a prise sous son aile et a cru en moi alors que je n’avais que mon talent et un désir ardent de consacrer ma vie au jazz.

Je l’ai suivie au festival de jazz de Montréal où elle m’a appelé sur scène pour scatter sur « Confirmation » de Charlie Parker. Je n’avais jamais entendu le morceau mais elle m’a fait signe de la tête et, pointant les doigts sur ses oreilles, m’a encouragé à la suivre en l’écoutant. Plus tard cet été-là, j’ai participé au camp de jazz dans le Vermont, où elle a enseigné pendant des décennies et j’y ai rencontré un nombre incalculable d’autres musicien·nes. Et grâce à Sheila j’ai décidé de m’orienter vers un master en jazz vocal à l’école de musique de Manhattan, où elle enseignait.
Tout au long de ma carrière professionnelle, elle a veillé sur moi, me faisant savoir qu’elle me suivait comme une maman (ou plutôt une grand-mère) fière de son rejeton. Elle m’a toujours encouragée quand je doutais de moi. Nous avons partagé des moments intimes, que ce soit chez l’une ou chez l’autre, en studio et sur scène.
Elle était la pionnière du duo chant/contrebasse, que je l’ai vue souvent pratiquer. Si bien qu’il m’a semblé naturel de jouer dans cette configuration avec François Moutin à partir de 2014. Lorsque l’on a enregistré avec elle deux thèmes de son répertoire, « Falling in Love with Love » et « Peace », pour notre album Interplay, j’avais la sensation d’une lumière qui me guidait dans le studio, m’indiquant subtilement le chemin par son improvisation et son phrasé. Sur « Peace », j’étais saisie par l’émotion d’autant plus que je terminais par « La vie ne fait que commencer » et qu’elle finissait par « La paix quand le jour s’achève ». C’était comme un passage de relais pour moi qui étais comme à l’aube de ma vie alors qu’elle en était au crépuscule de la sienne.
C’est difficile d’imaginer que Sheila , toujours plus grande que la vie et faisant plus jeune que les gens de mon âge, ne soit plus parmi nous. Je suis très attristée par sa disparition, mais je choisis aussi de célébrer sa vie et son héritage, qu’elle nous a légué, à moi et tant d’autres chanteur·ses autour du monde. Puisse son âme reposer en paix. »

David Linx, Sheila Jordan © Jacky Lepage (source : collection personnelle David Linx)

David Linx : « Toujours à contre-courant artistiquement ».
« J’ai rencontré Sheila Jordan vers l’an 2000. Notre amitié fut instantanée et profonde jusqu’à ses derniers jours. La dernière fois que je l’ai vue c’est chez elle, à Manhattan, en décembre 2024 : on a passé la journée à rire et à se remémorer nos histoires. Après, on s’est encore souvent parlé au téléphone. Elle avait un humour implacable et la vivacité d’esprit d’une gamine. On a souvent partagé la scène un peu partout en Europe ces vingt-cinq dernières années, notamment avec Mark Murphy. J’ai rarement rencontré quelqu’un d’aussi solaire, humble, ancré et intemporel qu’elle.
Toujours à contre-courant artistiquement mais toujours lumineuse et dans la joie, ce qui relevait d’une forte capacité à prendre des décisions, pour une personne qui n’avait pas toujours eu la vie facile. Toujours à l’écoute de tout le monde. Elle avait une ouverture envers tous les styles et une gentillesse inégalée. Mais c’est surtout sa curiosité envers la jeunesse qui me frappait à chaque fois. Elle connaissait pratiquement tous mes disques et elle a enregistré un ou deux de mes morceaux en duo avec Cameron Brown. Elle était un pont entre le be-bop des années cinquante et la modernité intemporelle dans l’approche rythmique. Tout était possible avec elle. Toujours avec son sourire radieux et le cœur sur la main. Elle représente la fin d’une époque mais elle s’est assurée de passer le flambeau ! »

par Laurent Dussutour // Publié le 31 août 2025
P.-S. :

[1Toute sa vie, elle combattra le racisme, s’étant fait harceler, voire tabasser, par les flics en tant que « p… à n… »

[2L’un des initiateurs et concepteurs du jazz modal

[3Comes Love : Lost Session 1960 - Capri

[4Titre de sa biographie officielle éditée en 2022 avec la journaliste Ellen Johnson