Scènes

Sheila Jordan aux Sept Lézards

Accompagnée par le trio de Serge Forté, Sheila Jordan a ravi le public parisien


Sheila Jordan, chant ; Serge Forté, piano ; Peter Herbert, contrebasse ; Karl Jannuska, batterie. Sept Lézards, Paris, 1 & 2 novembre, 2002.

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Sheila Jordan © Nina Contini Melis - all rights reserved

Sheila Jordan, qu’on commence ici et là à qualifier de « légendaire » pour se faire pardonner de l’avoir plus ou moins ignorée pendant des décennies, a passé deux soirées au début de novembre aux Sept Lézards à Paris, accompagné par le trio du pianiste Serge Forté, avec Peter Herbert à la contrebasse et Karl Jannuska à la batterie.

Ce fut deux soirées de pur bonheur avec une des plus grandes chanteuses de jazz vivantes. Et ce n’est pas que depuis la mort de Sarah Vaughan, Carmen McRae ou Betty Carter qu’elle est grande ! Ses disques, depuis le milieu des années 70 - époque à laquelle elle a recommencé à enregistrer sous son nom, après un album remarqué chez Blue Note en 1962 - sont chacun mémorable et témoignent de son grand art, même si, malheureusement, beaucoup d’entre eux sont aujourd’hui épuisés et introuvables.

A bientôt 74 ans, Jordan, qui se présente comme « une vieille boppeuse », est en excellente forme. (Pour la petite histoire, son nom de famille vient de Duke Jordan, ex-pianiste de Charlie Parker, dont elle devint brièvement l’épouse pour pouvoir fréquenter son idole ornithologique). Avec l’âge, sa tessiture s’est un petit peu réduite, mais en compensation sa voix a gagné en richesse et couleur. Sa maîtrise du swing et de l’harmonie, sa spontanéité d’improvisatrice, la force et la justesse de sa lecture de chansons, restent au sommet.

Elle a aussi le don de bien les choisir, les chansons. Qu’il s’agisse des compositeurs de l’âge d’or des standards américains tels que Cole Porter (« I Concentrate On You »), ceux des comédies musicales comme Rodgers & Hammerstein (« Hello Young Lovers »), d’autres chanteurs comme sa contemporaine Abbey Lincoln (« Bird Alone ») ou Oscar Brown Jr. (« Dat Dere », « Humdrum Blues »), ou, plus surprenant, le compositeur à succès de la country, Jimmy Webb (« The Moon’s A Harsh Mistress »), elle va vers la qualité, sélectionnant des mariages paroles/musique parmi les plus mémorables. Son affinité pour le blues se fait souvent entendre, et surtout dans son autobiographie chantée « Sheila’s Blues », où elle raconte le chemin qui l’a menée de son enfance parmi les mineurs de charbon en Pennsylvanie, puis à Detroit, où avec d’autres jeunes boppers tels que Kenny Burrell ou Tommy Flanagan elle a été une admiratrice ardente de Charlie Parker, jusqu’à New York, où elle a fini par cotoyer le Bird, Lennie Tristano, George Russell, Steve Kuhn, Kenny Barron et bien d’autres.

Maîtrise donc, et tout le métier qui vient d’une vie dans le jazz, mais aussi l’imagination lyrique et une générosité extraordinaire à la fois dans sa musique et dans son rapport avec le public : tout ça, on l’a eu deux soirées de suite, soirées tristes et pluvieuses dehors, mais combien chaleureuses à l’intérieur des Sept Lézards avec Sheila Jordan et le trio de Serge Forté (car, comme la chanteuse l’a remarqué, « I can’t do it alone ! These guys are great ! »). Il faut en effet saluer la verve du contrebassiste autrichien Peter Herbert et la finesse du batteur canadien Karl Jannuska, récemment entendu aux côtés de Lee Konitz, sans oublier la pertinence de celui que Sheila Jordan appelait « maestro », Serge Forté au piano (signalons ses arrangements jazz de la musique française telle que « La Marseillaise », « La Bohème » ou « La Vie en Rose », interprétées par le trio pendant les moments de repos de la chanteuse).

Sheila Jordan sera de nouveau en France le 24 janvier au théatre Paul Eluard à Choisy-le-Roi, dans le cadre du festival Sons d’Hiver, en duo avec le contrebassiste Cameron Brown. Ce serait trop bête de les rater.