Entretien

Sophie Bernado

Rencontre avec la joueuse de basson qui ne s’enferme pas dans un seul rôle.

Sophie Bernado © Christophe Charpenel

Sophie Bernado est de ces musiciennes que d’aucuns aiment à qualifier d’inclassable, par paresse ou par manque de références. Bassoniste militante dans un milieu du jazz où les références ne sont pas pléthore, elle a su imposer son instrument et lui donner même une place à part dans l’improvisation européenne, notamment au sein du trio Ikui Doki. Mais ce n’est pas suffisant, puisque la jeune femme est chanteuse et s’implique dans de nombreux projets très différents. Rencontre décontractée avec une figure incontournable de sa génération.

Elle en rigole. Lorsqu’on lui demande comment elle a pu choisir le basson, avec sa réputation d’instrument un peu pataud ou jugé injustement maniéré ou précieux quand il n’a pas la voix grognarde du grand-père de Pierre et le Loup, elle nous accuse d’abord de ne pas avoir choisi le basson au conservatoire… Pour après nos dénégations gênées, enfoncer le clou avec malice : « J’ai choisi le grand tube car c’est justement un instrument pataud, maniéré, précieux et qui possède une voix grognarde ! » avant de nous rappeler dans un sourire que « Maurice Ravel, Claude Debussy, Igor Stravinsky et bien d’autres n’avaient pas le même point de vue sur cet instrument ! »

Sophie Bernado © Christophe Charpenel

A ce moment-là, une fois l’intervieweur rouge de confusion, Sophie Bernado continue de se marrer ; il faut dire qu’on se poile beaucoup avec la musicienne d’Ikui Doki lorsqu’elle parle de son instrument (et pas seulement) : « Étant donné que c’est un instrument rare dans le milieu du jazz, j’ai dû m’armer d’une machette et de beaucoup de courage pour me frayer un chemin », répond-elle lorsqu’on lui demande, en tant que musicienne de jazz qui joue du basson, ce que ça fait d’être un cas rare. Avant de redevenir plus sérieuse : « A présent, je me sens intégrée. Je vois de plus en plus d’instruments insolites aller dans cette direction, ce qui est rassurant ! Les propositions que je reçois sont soit complètement pensées pour le basson, soit une occasion de tester et découvrir un mode de jeu et une façon d’adapter le timbre du basson à une nouvelle création. Le basson est peu utilisé car il y a peu de bassonistes qui tentent l’aventure de l’improvisation, et peu de personnes pensent à appeler un bassoniste car ils ne connaissent pas l’existence de bassonistes improvisateurs. On a pu observer ce phénomène autrefois avec le violoncelle qui s’est en quelque sorte démocratisé au fil des années. »

Elle se fait même lyrique, parlant de son instrument : « Je l’ai entendu sans le voir dans un couloir de conservatoire, il jouait le Boléro de Ravel ; j’ai suivi le son et suis arrivée devant cet instrument, complètement étonnée de sa morphologie, étrange sensation… J’ai eu le sentiment d’être un serpent charmé par cet instrument hypnotique. » Vient alors, forcément, la question de sa relation avec la harpiste Rafaelle Rinaudo dans le trio Ikui Doki : « La harpe et le basson se mêlent à merveille, avec leur background commun : un répertoire énorme écrit au XXe siècle encore une fois chéri par Debussy, Ravel et leurs contemporains, et bien sûr les monuments écrits à l’époque médiévale et baroque sur lesquels nous fondons notre nouveau répertoire Suzanne un Jour avec l’invitée Sofia Jernberg. Nous serons d’ailleurs en création à Jazz d’Or le 12 novembre ». Au programme, des pièces d’Eustache du Corroy, Cipriano da Rore et Monteverdi, où Arpa Doppia et Dulciane faisaient le même boulot que Rinaudo et Bernado.

J’ai eu le sentiment d’être un serpent charmé par cet instrument hypnotique.

Un trio avec le saxophoniste Hugues Mayot et Rafaelle Rinaudo où aucun instrument ne recherche le leadership ou la centralité, même si bien entendu, à l’en croire, le basson est au centre du monde : « Ikui Doki signifie petit mobile en japonais. Chaque instrument dans ce trio a une place centrale. Tour à tour section rythmique, ossature harmonique et soliste », ce que nous pouvons entendre dans leur magnifique album sorti chez Ayler Records. Est-ce cette mécanique qui avait séduit Jazz Migration, dont Ikui Doki fut lauréat en 2018 ? Sans nul doute ! Concernant l’apport de cette sélection, Sophie est sans appel : « Grâce à Jazz Migration, nous avons pu participer à de nombreux festivals, faire connaître l’existence de ce trio. Nous sommes très reconnaissants d’avoir pu suivre ce programme et rencontrer autant de professionnels compétents pour nous aiguiller. Pierrette Devineau [1] a cru en nous et nous a présentés en tant que marraine. Un très grand merci à cet ange gardien qui œuvre dans l’ombre pour notre bien !

Sophie Bernado © Michel Laborde

L’histoire avec Ikui Doki est d’ailleurs loin d’être finie. On l’a vu, il y aura la rencontre avec Sofia Jernberg, mais aussi un spectacle pour enfants, Tapa Mitaka, dont la plaquette nous dit qu’il propose de faire découvrir aux enfants comme aux adultes la musique par un biais inattendu. Pour se jouer des codes et casser les clichés, c’est par une approche fantaisiste et faussement didactique que les musiciens jouent leur répertoire : « Nous avons eu la chance d’être mis en scène par la superbe Cécile Saint-Paul. Elle a su déceler en nous le personnage latent, celui qui dort en chacun de nous et qu’il serait le plus naturel et le plus juste d’incarner dans ce spectacle. Nous jouons la plupart des morceaux de notre répertoire et nous avons ajouté un soupçon de beatbox, de body-percussion et d’auto-dérision ». Sur ce dernier point, nul doute qu’il est très présent !

Et puisque malgré ses dénégations, il n’y a pas que le basson dans la vie, nous évoquons avec Sophie Bernado ses talents de chanteuse également, et de son double, Boni Serfado : « C’est un pseudonyme, parti d’une blague lors d’une tournée avec Emily Loizeau où je chantais beaucoup. Je travaille depuis longtemps sur un projet de musique pop électro, j’écris les paroles, la musique et je chante… J’ai rencontré récemment Alexis Anérilles et Edouard Bonan, avec lesquels je vais collaborer sur ce projet ! J’ai monté un groupe de hip-hop électro L.A from Paris avec la DJette Marion Faure en collaboration avec Kader Diop et Feroz Sahoulamide, deux incroyables danseurs. Dans ce groupe, je chante, rappe, scratche et m’amuse beaucoup, le basson apparaît avec des pédales d’effets… C’est un groupe politique, décalé et inclassable.

Je suis enfin prête après tant d’années à jouer avec Meshuggah

Ce n’est pas le seul de ses projets personnels. Avec l’ingénieure du son Céline Grangey, elle propose Lila Bazooka, avec ce joli soupçon d’orientalisme qui sera présenté bientôt au Japon, avant de retrouver l’Atelier du Plateau à Paris, le 6 (avec Sylvain Lemêtre) et 7 juin (avec Clément Petit) : « Nous partons en résidence à Kyoto en avril afin de rencontrer des musiciens traditionnels japonais et les entraîner dans cette aventure. ». Ce ne seront pas les seules créations de l’année, puisqu’il y aura également La Réponse de la baleine à bosseavec Aline Pénitot, basé sur la communication avec les cétacés, ou encore la création du groupe Steppes, musique improvisée et diphonique, à la Fonderie du Mans en octobre.

Sophie Bernado © Emmanuelle Vial

Et puis il y a les aventures de sidewoman, comme dans l’Art Sonic de Joce Mienniel avec qui elle créera Electromaniac ce printemps à Quimper, l’Ensemble Aum à Nantes en avril avec Tower of Meaning et Feminine ou encore le White Desert Orchestra d’Eve Risser : « Ce qui est important c’est le projet artistique et les artistes, ça n’est pas de travailler dans un grand orchestre. J’ai beaucoup appris dans l’orchestre d’Eve, et j’ai amélioré mon système d’amplification à cause de la problématique du volume sonore. Je suis enfin prête après tant d’années à jouer avec Meshuggah [2]… » Puisqu’il ne s’agirait pas de cesser trop longtemps de faire des blagues, avant de finir sur une pirouette plus sérieuse, qui définit au mieux cette artiste sans limite : « Björk parle très justement du fait de ne pas se limiter et ranger dans des tiroirs bien sagement chaque style. Le fait de compartimenter est un frein à la créativité. » Sophie Bernado ne connaît que l’accélérateur.

par Franpi Barriaux // Publié le 24 février 2019
P.-S. :

[1Directrice générale du Paris Jazz Festival, NDLR.

[2Groupe de Metal très apprécié par de nombreux musiciens de jazz, NDLR.