Scènes

Grands Formats repart pour un Tours

Grands Formats fait sa rentrée au Petit Faucheux.


Dans les instants sombres que vit la culture - qui n’est pas en dehors d’une société française marquée par un capitalisme prédateur et ravageur -, il est toujours extrêmement riche et joyeux de retrouver la fédération Grands Formats, leur foi de charbonniers en la valeur de la composition et de l’arrangement dans des musiques non-alignées sur les desiderata hors-sol d’une culture rentable, et leur engagement à faire vivre une utopie riche et concrète, celle de la musique des grands ensembles. Cette année, c’est à Tours, au Petit-Faucheux, que Grands Formats célébrait sa rentrée avec un double plateau luxueux : le nouveau projet Mejiro de la compositrice et chanteuse Ellinoa et le free toujours solide du Healing Orchestra avec Paul Wacrenier.

Ellinoa - Mejiro © Franpi Barriaux

Il me tardait d’entendre sur scène ce fameux sextet tout neuf qu’Ellinoa venait présenter à Tours, fruit de nombreux voyages au Japon et d’une réflexion assez intime et à fleur de peau sur un univers commun, celui du soft power nippon qui, de Miyazaki à Shibuya, a nourri l’imaginaire occidental. Depuis son Ophelia, Mejiro est le projet le plus personnel de la chanteuse. Ce qui est merveilleux, c’est qu’elle fait d’un écrin de cordes et de flûtes un vrai travail collectif. Ellinoa écrit pour son orchestre, et c’est ce dernier qui lui offre les clés du chant. Juliette Serrad au violoncelle ou Arthur Henn à la mandoline dirigent à tour de rôle, ce qui permet à la chanteuse de les faire briller. Et de nous transporter.

La musique est rêveuse et incroyablement bien écrite. Ellinoa a deux doubles, deux spectres qui viennent lui donner la réplique. Ce sont aussi ceux qui transforment cette musique en quelque chose de magnifiquement contemplatif ; Christelle Raquillet à la flûte ou à l’ocarina invoque les cieux lourds d’un Japon d’été ou le vent de « Alone for Now ». Mathilde Vrech double de sa voix cristalline les profondeurs de son alto. Grâce à cette ambiance surnaturelle qui convoque aussi bien Ravel que Debussy ou encore, pour son imaginaire, Pierre Loti, Ellinoa nous emmène littéralement avec elle, dans un voyage immobile où le violon d’Alba Obert, remplaçante d’un soir, impressionne par sa capacité à canaliser avec Juliette Serrad ce déluge de cordes à l’équilibre parfait, sans sucre inutile et d’une légèreté de mousseline.

Leo Jeannet & Xavier Bornens © Franpi Barriaux

La suite nous emmène dans un autre univers, avec une vraie rupture menée par les deux percussionnistes, Benoist Raffin et Sven Clerx. Et si on se dit qu’on aurait volontiers inversé les deux sets, on rentre avec plaisir dans ce free hâbleur et orchestral où Paul Wacrenier est un subtil meneur en dépit de la liberté donnée à chacun et d’un relatif effacement dans le cours des échanges. Le Healing Orchestra revendique un héritage, joue une musique qui le représente pleinement, une musique soudée par une amitié évidente, notamment lorsque Léo Jeannet rejoint l’orchestre pour ajouter une seconde trompette avec Xavier Bornens. La musique est très mouvante et passe de main en main, cornaquée par le violoncelle de Mauro Basilio, au centre des débats.

Si la ligne de vents impressionne par sa grande cohésion, on citera parmi les musicien·nes très en vue la flûtiste Fanny Ménégoz qui prend manifestement autant de plaisir qu’elle en offre. Quant à Wacrenier, chacune de ses prises de paroles est l’occasion de chambouler l’édifice.
La force de Grands Formats, outre son poids politique pour défendre toujours la musique en grande formation de plus en plus ouverte aux ensembles européens, c’est bien de pouvoir proposer en une seule soirée un tel grand-écart qui sait rester cohérent par cette volonté de voir, et de faire, en grand.