Chronique

Marilyn Crispell & Gerry Hemingway

Table of Changes

Marilyn Crispell (p), Gerry Hemingway (perc, vib, dms)

Label / Distribution : Intakt/Orkhestra

Il y a entre Marilyn Crispell et Gerry Hemingway bien plus que de la complicité - une forme d’unité presque symbiotique qui caractérise leur musique. L’axe piano / percussions de ces improvisateurs est né au front des expérimentations d’Anthony Braxton dans les créatives années 80, jusqu’à devenir, pendant une décennie entière (1983-1993), la base immuable d’un quartet mythique. Chacun a su aller à la rencontre de l’autre, la pianiste se révélant être une rythmicienne hors norme et Hemingway un des percussionnistes les plus musicaux qui soient, et ce au sein d’un nombre croissant de formations. Ce fut le cas notamment avec Mark Dresser (remarquable Plays Braxton sorti chez Tzadik en 2012. La première fois que l’on retrouvait ceux-là ensemble, dix-neuf ans après la dissolution du quartet de Braxton), Barry Guy ou Michael Moore, mais aussi dans le quintet d’Hemingway ; quant au duo, Table of Changes ne représente que son troisième album, vingt ans après le premier, enregistré à la Knitting Factory peu avant la séparation du quartet de Braxton.

Entre-temps, leur dialogue a eu le temps de mûrir, et de se parer d’une certaine jubilation liée aux retrouvailles. C’est ce que véhicule le magnifique « Waterwisp » où le son cristallin du vibraphone s’amalgame à la rêverie du piano et moire le silence. Ces amis ne font qu’un le temps d’un morceau, ce qui n’interdit pas de se livrer au tumulte à mesure que la fameuse et irascible main gauche de Crispell vient se joindre à la fête (« Roofless »). Hemingway, lui, s’adapte à tous les états, joue avec ses multiples percussions comme un alchimiste avec les éléments, et garde tous les sens en éveil, à l’image de ce qu’il a pu proposer dans son solo, Kernelings. Il accompagne la pianiste dans les martèlements les plus drus et la devance même quand le besoin d’explosion se fait sentir (« Tables of Changes »).

On ne peut s’empêcher de songer au disque d’un autre duo sorti il y a quelques mois lui aussi, et qui réunissait deux légendes de la batterie et du piano, Pierre Favre et Irène Schweizer ; si la génération est différente, la famille est la même et le résultat s’écoute avec gourmandise. Il y a chez Crispell et Hemingway un même désir de renouveler le discours avec l’insouciance de ceux qui se connaissent par cœur. Ils n’ont nul besoin de labourer un matériel ancien pour que germent de nouvelles idées ; lorsqu’un solo apparaît (« Everytime We Say Goodbye » de Porter), c’est à la fois un clin d’œil et le squelette d’une nostalgie sucrée que Gerry Hemingway habille de multiples sonorités. Une sensationnelle accolade entre vieux amis. Nous sommes au milieu, sans voyeurisme ni embarras. Et on s’y trouve bien.