Entretien

Stéphane Belmondo - Rencontre

Avec le trompettiste français autour de son dernier disque, « Wonderland »

Pour la sortie de son premier disque en tant que leader, Stéphane Belmondo nous livre ses « secrets de fabrication » mais surtout son amour du jazz et sa générosité envers la musique en général.

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© Jos L.Knaepen

- Ton dernier disque, « Wonderland », était un projet qui te tenait à cœur depuis longtemps ; quel a été le point de départ de cette aventure ?

Le point de départ est simple. J’écoutais la musique de Steve Wonder depuis l’age de 10-12 ans. Depuis longtemps j’avais envie de monter ce projet. Ça a mûri dans ma tête, j’ai fait plein de choses, rencontré plein de gens. Pour un premier disque sous mon nom, sans mon frère, je me suis dis que ce projet serait bien. Ça aurait pu en être un autre, mais c’est vrai que c’est un truc que j’avais envie de faire depuis longtemps. Un projet du cœur ! En plus, le trio qui joue avec moi, notamment Eric Legnini, connaît cette musique par cœur ! Paul Imm c’est pareil et Laurent Robert, le bassiste, aussi. En fait, on a commencé à travailler et enregistrer cette musique un an avant, avec Eric. On a commencé à relever les morceaux ensemble, et puis ça s’est fait assez rapidement.

- Comment s’est fait le choix des titres du disque ?

Le choix des morceaux, en fait, c’est moi, mais on a tous décidé, évidemment. Moi, je dis toujours « Seul, on n’est rien ! ». Je suis très heureux d’avoir Eric, Paul et Laurent comme partenaires. Ce sont d’immenses musiciens, d’immenses êtres humains et je pense que le projet n’aurait pas été ce qu’il est s’ils n’avaient pas été là. On s’est retrouvés, après quelque temps de relève des morceaux, avec beaucoup de partitions, et à un moment, j’ai dû faire le choix de prendre ces morceaux-là, mais ça a été dur ! Par exemple, demain on part en tournée et sur scène, la moitié des morceaux qu’on va jouer ne sont pas sur le disque.

- Les arrangements écrits par Steve Wonder convenaient bien au format Quartet ? Ou bien vous avez dû travailler dessus pour les mettre au format ?

Un peu de tout en fait. Ce que j’imaginais dans ma tête, c’était de jouer la musique de Steve comme des standards de jazz parce que se sont des standards de tout façon, au même titre que des compositions de Ravel ou de Fauré en musique classique. Je ne voulais pas refaire la musique de Steve avec les minimaux de l’époque, je n’en voyais pas l’intérêt. C’est marrant, parce que j’ai vu plein de gns qui ont acheté le disque, qui ont écouté et qui connaissaient mal Steve, en fait. Ils sont finalement arrivés à écouter réellement Stevie Wonder par mon disque. Les gens ne connaissent que « Pastime Paradise » ou « Isn’t She Lovely ». Alors que les morceaux qu’on a mis sur « Wonderland » sont vraiment ses chefs-d’œuvre !
Ce qui est intéressant aussi, c’est qu’on n’a pas touché aux harmonies. Ce sont, telles quelles, celles que Steve avait écrites. J’ai changé quelquefois les mesures, et puis les cinq arrangements qu’a écrits Lionel sur le disque respectent du début jusqu’à la fin ce qu’a fait Steve. On vraiment traité ça comme des standards des années 30.

- Que ce soit sur « Wonderland » ou « L’hymne au Soleil », comment se sont passés la composition et les arrangements des morceaux, vis-à-vis de Lionel ?

Il y a une communication entre Lionel et moi qui existe depuis que l’on joue ensemble, c’est-à-dire plus de vingt ans. Et ça, ça ne s’explique pas ! Sur les arrangements, je sais à peut près ce qu’il va écrire, et il sait ce que je veux. Donc, sur « L’Hymne au Soleil » par exemple, il a écrit exactement ce que j’entendais dans ma tête. On se connaît par cœur.
Sur « Wonderland », ce qui est très important c’est qu’on a d’abord enregistré en quartet ; Lionel a écouté et écrit des trucs par-dessus. Ça permet de garder une grande fraîcheur dans les enregistrements. Le dernier disque de Wayne Shorter (« Alegria », nldr) a été construit comme ça aussi. Même si on avait eu un orchestre de quinze musiciens, on aurait procédé de la même manière. C’était très intéressant de faire ce travail-là. En plus, avec tout le travail de re-recording, ça a été très dur. Comme on se connaît bien, il n’y a pas eu trop de soucis, mais ça a été assez prenant.


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© Patrick Audoux.

- Et jouer du cor…

Le cor, c’est assez marrant. Le corniste qui joue avec nous dans « L’hymne au Soleil » est aussi dans le Big Band de Christophe Dal Sasso. On jouait tous les quinze jours avec ce Big Band au Sunside, il y a deux ans. En fait, au bout de six mois, on est arrivés à la période de Noël et le corniste, François Christin, m’a offert un cor. Un soir, deux mois plus tôt, j’avais pris son cor à la fin des trois sets du Big Band et j’avais fait le bœuf. Il était resté scotché. C’est un instrumentiste hors pair, mais comme c’est un musicien classique, il n’improvise pas. J’avais joué un peu de cor quand j’étais gamin, mais j’ai dû retravailler. Donc le disque avec Lionel et mon dernier album étaient des très bonnes occasions pour en jouer.

- On remarque, surtout en concert, que tu fais beaucoup référence à la chanson française et aux chansons pour enfants. C’est une source d’inspiration ?

Non, en fait c’est un échange avec les musiciens. Avec Sylvain Luc par exemple, c’est assez instinctif. Ça fait longtemps qu’on se connaît, et ça fait surtout huit ans qu’on joue ensemble. On a enregistré le disque « Ameskeri » il y a quelque temps. D’ailleurs, on va en ressortir un ensemble bientôt, mais sous un autre format. Je ne peux pas trop en parler… On vient du même background musical, et c’est pareil avec Lionel puisqu’il est mon frère ; donc, on peut jouer « Au clair de la Lune » comme « Giant Steps ». Je me rappelle qu’un jour, pendant vingt minutes on a joué « Les chiffres et les lettres », « Les mystères de l’Ouest » et « Frère Jacques ». La musique, ça devrait être ça tout le temps. Tu peux jouer n’importe quoi, une chanson d’enfant si tu veux, cela dépend de ce que tu mets comme émotion dedans. Wayne Shorter en est un très bon exemple. Il joue de moins en moins de notes, et pourtant, il transmet énormément d’émotion !

- « Wonderland » et « L’hymne au Soleil », sont deux disques qui ont très bien été accueillis par le public et les critiques, plus les deux Victoires de la Musique, quel regarde tu porte sur ta carrière jusqu’à aujourd’hui ?

Je suis content maintenant parce que j’ai eu 37 ans il y a pas longtemps et j’ai enregistré « Wonderland ». J’ai toujours repoussé l’enregistrement, à cause de la peur d’enregistrer seul notamment. Je suis content du résultat du disque, mais surtout du succès qui en découle aujourd’hui, parce que ça fait vingt ans qu’on est sur les rangs avec Lionel. On ne peut pas être reconnus, mais au moins, on peut monter les projets dont on a envie. On commence à trouver la musique qu’on a envie de jouer. On a commencé en faisant du bop et du hard-bop, on a rencontré et enregistré avec les musiciens qui font cette musique. Et tout ça nous amène finalement à « L’hymne au Soleil ». Le projet suivant est encore différent. On a deux nouveaux projets pour la fin de l’année. Ça va être encore une fois un contrepied pour les journalistes !

- Stéphane on va terminer avec quelques questions inspirées du questionnaire de Pivot…
Quels sont tes héros de fiction préférés ?

Y’en a plein… Malheureusement je n’ai pas beaucoup de le temps, j’essaye de récupérer le sommeil comme je peux. Chaque fois que je prends un livre, je m’endors (rires). Alors comme je suis né en 1967, je dirais des mecs comme Tarzan, Rahan…

A ce moment là, la sonnerie rappelle Stéphane à l’ordre : c’est le début du second set…

par Xavier Encinas // Publié le 6 septembre 1996
P.-S. :

Propos recueillis au Duc des Lombards le 28 juillet 2004, lors du concert de René Urtreger.