L’amitié est sans doute l’une des valeurs qui contribuent le mieux à l’épanouissement du jazz depuis des décennies. Le pianiste Frank Woeste et le batteur Franck Agulhon en savent quelque chose, eux qui se connaissent depuis longtemps et ont choisi d’unir leurs talents pour composer ce Midnight Chic en duo, sous l’appellation The Franks. Le premier, qui avait côtoyé en son temps Ibrahim Maalouf – ce qu’on lui pardonne volontiers – est connu pour son sens de la couleur, son goût pour les architectures sonores et son travail sur les textures, qu’il joue du piano acoustique ou du Fender Rhodes ; on se souviendra par exemple des deux volumes de ses albums Pocket Rhapsody ou bien encore de ses Libretto Dialogues Volume 1 et 2 (le second étant paru au mois d’octobre dernier). Quant au second, on sait bien que chez lui, la batterie n’accompagne pas, elle converse, elle suggère, elle respire. En témoignent par exemple son duo Rythmology avec son condisciple Charlie Davot ou le troisième épisode de ses Solisticks. On n’omettra pas non plus ses innombrables collaborations, les plus éminentes étant celles qu’il a pu engager avec Éric Legnini, Pierre de Bethmann, Pierrick Pédron ou bien encore Diego Imbert (dont on réécoutera avec bonheur Le Temps suspendu).
Avec Midnight Chic, disque au titre aussi élégant que la musique qu’on peut y découvrir, la complémentarité des deux musiciens devient évidence. Surtout, elle traduit très exactement ce que peut signifier le jazz, ce langage de « liberté contrainte » (au sens le plus stimulant du mot) qu’on peine parfois à définir. À partir d’un thème, d’une simple suggestion rythmique ou mélodique, les deux musiciens accordent toute la place nécessaire à leur imagination et, ce faisant, à l’improvisation. Nul besoin de les voir sur scène – ce qu’on souhaite néanmoins – pour imaginer les échanges de regards, les sourires et la plénitude qui gagne le duo, qui revendique une approche ouverte, spontanée, intuitive, dans une conversation à forte teneur mélodique. C’est un disque de musiciens qui n’aiment rien tant que d’être des sculpteurs. On découvre au fil de ses 40 minutes de jubilation un modelage mouvant, une succession de formes qui jamais ne se répètent et témoignent tout autant du désir d’être ensemble que de pousser l’autre à être lui-même.
Un moment non seulement « chic » mais d’une remarquable sérénité créative.

