Scènes

Vijay Iyer Trio au Pannonica


Le Pannonica fait le plein pour accueillir le trio du pianiste américain d’origine indienne Vijay Iyer. Ce dernier a de nombreuses collaborations à son actif, notamment Steve Coleman, Rudresh Mahanthappa ou encore les illustres anciens Wadada Leo Smith et Roscoe Mitchell. Mais c’est à la tête de son trio qu’il a marqué ces dernières années, surtout depuis la publication d’Historicity (2009), unanimement salué par la presse et très bien accueilli par le public. Avec ceux qui l’accompagnent régulièrement depuis une dizaine d’années, Stephan Crump à la contrebasse et Marcus Gilmore à la batterie, il vient présenter en France son nouvel album, Accelerando, paru sur le label ACT, tout comme Historicity, il y a quelques mois, et avant lui Thirtha [1].


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VIjay Iver Photo Hélène Collon/Objectif Jazz

Vijay Iyer n’est pas avare de paroles : dès son entrée sur scène, et tout au long du concert, il prend le temps de présenter les musiciens, introduire les morceaux, apporter un contexte ou mentionner un compositeur. Il s’enquiert même de l’impression laissée par sa musique sur le public nantais. Et il faut dire que ces instants ne sont pas inutiles pour souffler entre les morceaux (souvent enchaînés par deux), tant la musique est dense et les développements longs, complexes et prenants. Piochant dans le répertoire de ses deux derniers disques, le pianiste nous invite à plonger dans son œuvre, très contemporaine par sa faculté d’associer les influences multiples pour nourrir le jazz, son jazz. La structure des compositions est invariable : une introduction mélodique, déliée, quasi romantique, suivie de décalages rythmiques, souvent apportés par le biais de la batterie, Crump restant plus dans le sillage du piano et venant enrichir ses parties grâce à sa contrebasse chantante. Le cœur de l’œuvre collective gît dans ces décalages : Iyer tisse des phrases répétées maintes fois mais en perpétuelle évolution rythmique, qui viennent percuter les cellules de l’impressionnant Gilmore - à peine âgé de 26 ans, celui-ci fait preuve d’une grande maturité doublée d’une technique époustouflante, et toujours fluide malgré la complexité de son jeu. Entre Iyer et lui les lignes musicales prennent un relief unique. Il accorde régulièrement sa batterie, preuve d’un attachement tout particulier au son - c’est avant tout un musicien au plein sens du terme. Un batteur qui se situe plus dans une sorte de contrepoint que dans le rôle de dynamiteur : très à l’écoute de Vijay Iyer, il réagit rapidement à toutes ses nuances nouvelles qu’il introduit afin de développer et réorienter son jeu.

A leur côté, Stephan Crump rayonne; c’est le pilier mélodique au milieu du trio : sa contrebasse chante en chœur avec lui. Très concentré, il fait corps avec la musique et signe quelques trouvailles à l’archet. Au milieu des morceaux signés Iyer se glissent trois reprises qui sont loin d’être anecdotiques : « Wildflower » d’Herbie Nichols, un des pianistes les plus originaux de l’histoire du jazz avec Monk, Andrew Hill ou Cecil Taylor, « Dogon A.D. » du grandiose Julius Hemphill et « Human Nature », immortalisé, par… Michael Jackson (co-signé Steve Porcaro et John Bettis). Trois reprises qui siéent parfaitement au trio, lequel se les approprie en leur apportant des couleurs inédites.

En deux sets et plus de deux heures de musique, les trois Américains confirment tout le bien qu’on pensait déjà d’eux en créant devant nous une musique originale et moderne, d’une complexité et d’une densité rythmique rares, portées par de belles compositions (« Optimism », « Accelerando », « Historicity »…) et une cohésion née de longues années de pratique commune, avec une sincérité de tous les instants.