Scènes

Charlie Jazz Festival : 20 ans !

Un festival à Vitrolles qui fait résistance


Rémi Charmasson (Gérard Tissier)

On sait les valeurs de convivialité et de fraternité qui irriguent l’association vitrollaise, résistante au fascisme provençal depuis sa fondation (le maire actuel de la commune devait d’ailleurs le rappeler dans son discours du dernier soir). Désormais, il conviendra d’associer des notions de décolonisation (des corps et des esprits) et d’émancipation (du public et des musiciens) au frontispice des valeurs de Charlie Jazz.

Avec un premier soir annoncé comme un hommage à Coltrane, l’équipe organisatrice plaçait la barre haut, très haut.

D’emblée, la prestation du Rémi Charmasson Quintet, en sortie de résidence, s’inscrivait dans les pas de géant du souffleur suprême par un sens redoutable des progressions harmoniques et des rythmiques improbables. Parce que lorsqu’on accueille des musiciens pour une création, à Vitrolles, c’est vraiment pour créer, donc pour exister. Quel plaisir de voir des improvisateurs renommés comme Pierre Fénichel et François Corneloup faire fonction de sidemen pour le guitariste avignonnais qui venait présenter son projet « Wilderness ». Cette société des individus fait jaillir des pépites de sensations musicales.

Blow, Shabaka, Blow !

Evidemment, un hommage à John Coltrane ne pouvait se passer de saxophoniste, ténor de préférence. Sur la scène principale du domaine de Fontblanche, Shabaka Hutchings, avec ses Ancestors, fait résonner des notes qui s’agrègent en autant d’hymnes décolonisateurs des consciences et des corps. Bien sûr il s’agit d’un même thème, pendant plus d’une heure, mais décliné avec tellement de nuances et d’invitations à la danse et à la transe que l’on est transporté dans une manifestation musicale passant par des stations diverses – que l’on eût préféré debout tout du long, mais que voulez-vous : le jazz s’écoute assis… Et s’il laisse un peu de place à un saxophone alto, le jeune Londonien n’en relâche pas moins la pression, étirant ses notes dans une sarabande créolisée, empruntant parfois aux gammes orientalisantes façon éthiopienne, parfois aux claquements de langue des peuples sud-africains, et bien sûr très souvent au blues. Sans négliger des empilements de croches qui s’apparentent au flow des rappeurs.
Avec un groupe qui sait se mettre au service des intentions artistiques et politiques de la nouvelle étoile londonienne du jazz –on n’ose dire britannique tant cela sonnerait impérialiste, mais ne mégotons pas : il y a ENFIN du jazz populaire d’exigence en provenance de Londres.


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Shabaka Hutchings

Et quel groupe : le batteur (Tumi Mogorosi, immense) et le percussionniste échangent des rythmes comme des plaques tectoniques, provoquant éruptions et séismes de notes bleues, cependant que la contrebasse projette des jets de lave. Le chanteur/MC s’empare du micro pour déclamer un rant dont les anglophones ont le secret : pas de fausse pudeur à se revendiquer d’un idéal libertaire universel, féministe et écologiste pour les jeunes Anglais et Sud-Africains présents sous les platanes provençaux. Cette prise de parole créole éminemment revendicative de qualité s’inscrit bien dans l’expression des diversités migrantes chez nos voisins britanniques, telle qu’elle a émergé via la dub poésie à la fin des années soixante-dix, sur fond d’émeutes sociales racialisées (et l’on sait que Mr Hutchings est un compagnon de route de Soweto Kinch, ce saxophoniste-rappeur trop rare, lui-même ayant croisé de nombreuses fois la route du poète reggae et porte-parole des luttes antiracistes Linton Kwesi Johnson). Là, l’émeute est sur scène et l’on souhaiterait que le public passe au cran supérieur dans sa réceptivité, mais comme on est en Provence, une certaine langueur locale… A moins que ces messieurs-dames manquent d’un instrument harmonique. Mais avec un tel ensemble, nul besoin de chercher à égrainer des grilles d’accords quand ce qui importe, c’est de briser les codes de tous les colonialismes, fussent-ils jazzistiques. Comment assurer la suite ?

Celui Qui Joua Avec JC

Arrive sur scène Celui Qui Joua Avec JC. Pharoah Sanders, un prophète. Et nom de dieu ça swingue d’emblée. Il faut avouer que le précédent groupe avait placé la barre tellement haut qu’un choc rythmique s’imposait, avec ce qu’il fallait de rappel à la tradition. Une section rythmique au service d’un Vieux Maître avec qui l’on souffre et l’on souffle. Les thèmes sont brefs, ainsi que les introductions et les codas, ce qui peut en déconcerter plus d’un, de la part de l’un des tenants de la spiritualité du jazz coltranien. Pourtant les accompagnateurs poussent le vénérable saxophoniste dans les retranchements du blues, bornant ses courtes improvisations dans des échanges d’anthologie. Et ce dernier de s’adonner avec régal à un jeu gorgé de soul, sans négliger d’esquisser quelques pas de danse façon ursidé. Evidemment, le set de ces américains se conclut sur une composition à laquelle il est identifié : « The Creator Has A Masterplan ». Mais de quel créateur s’agit-il ? De lui peut-être tant il est habité par son saxophone, le poussant dans des limbes improbables. Et si les suraigus et les clusters sont sa marque de fabrique, il sait ne pas en abuser pour laisser ses accompagnateurs s’exprimer pleinement, en particulier son batteur du soir, Gene Calderazzo, qui fit ce soir-là fonction de chef d’orchestre…

Au Charlie Jazz Festival, la dernière soirée est généralement la plus« méditerranéenne », privilégiant les métissages orientalisants.

Juste avant le concert sur la scène principale, Jean-Yves Abécassis (par ailleurs excellent contrebassiste de jazz amateur), porte-parole de l’association d’aide aux Migrants SOS Méditerranée, appuie là où ça fait mal, rappelant que le mare nostrum est en train de devenir un immense cimetière marin, appelant à la mobilisation universelle…

Naïssam Jalal, transe résistante

Or, l’esprit sinon le corps d’un Proche-Orient déchiré par les conflits est bien là, représenté par l’extraordinaire flûtiste franco-syrienne Naïssam Jalal, associée à ses Rhythms Of Resistance. Cette jeune personne est impressionnante de maturité musicale et politique : elle exprime une rage sans pathos à l’occasion d’une prestation sans prétention et qui fera assurément date dans les concerts sous les platanes du Domaine de Fontblanche. Toutes les douleurs de Damas et d’Alep sont transfigurées dans des thèmes qui forcent le respect, entre colère froide et emportements fiévreux. La suite « Almot Wala Almazala » (« La Mort Plutôt que l’Humiliation »), en hommage aux martyrs de la Révolution des peuples syriens pour la dignité commence par des cris de rage dans la flûte (ce qui est « haram » dans les conservatoires !), passe par une marche qui force le respect pour s’achever dans un blues aux stridences free. Très émue au moment de l’annoncer (« Les Syriens sont descendus dans la rue avec des fleurs, le Régime de Bachar leur a répondu avec des snipers »), cette musicienne extrêmement talentueuse a composé un « Guernica » jazz.


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Naïssam Jalal

Que ce soit en duo avec le guitariste/violoncelliste Karsten Hochapfel, ou bien en escapade solo, Madame Jalal conquiert définitivement le public, sachant, à la manière de la chef d’orchestre qu’elle est – une cheffe sans pouvoir -, laisser la parole à ses remarquables musiciens, notamment le redoutable Mehdi Chaïb, co-architecte, brillant à la darbouka, sublime aux saxophones ténor et soprano. Énorme concert donc, pour un groupe remodelé récemment, s’étant adjoint les services d’une paire rythmique ahurissante de puissance et de douceur (Zacharie Abraham, contrebasse ; Arnaud Dolmen, batterie)… et de jeunesse ! Le tout se concluant sur une transe collective du public et des musiciens, dans un rappel vocal, avec claquements de main, des « youyous » (« zagarit » en arabe) stridents de colère (mais aussi d’espoir) et chœur de l’ensemble.

A fendre le coeur

Dhafer Youssef et ses musiciens allaient-ils relever le défi ? Le chanteur/oudiste tunisien balance des grooves incroyables, projette une voix de tête à fendre les cœurs. Il est cependant vite dépassé, dans l’urgence de l’improvisation, par le pianiste Aaron Parks, étoile montante d’un jazz résolument contemporain qui aurait digéré les codes de toute l’histoire de l’instrument. Quant au contrebassiste, Ben Williams, sa capacité à intégrer un jeu bebop avec des figures rythmiques et mélodiques qui fleurent bon le guembri, cette basse gnawa, lui confère une autorité remarquable. Et si Mr Youssef est bien l’immense poète que l’on sait, on ne manquera pas de souligner que son art est ici sublimé par le batteur Justin Faulkner, conteur d’une précision sans faille.

Comme tous les soirs de ce festival (nous n’avons pu assister, on l’aura compris, à la seconde soirée), rendons grâce à DJ Oil, fantastique aux platines, d’avoir su nous faire « bouléguer » jusque tard dans la nuit provençale. Ses choix musicaux, toujours judicieux, entre soul militante de Gil Scott-Heron, sons « éthiopiques », quarts de tons arabes, percussions guinéennes, l’imposent comme le mentor d’une danse plus que pertinente. Impossible de s’extraire de cette Tour de Babel sonore !

Avec ce vingtième anniversaire, le Charlie Jazz Festival, loin d’entrer dans une présumée maturité, a confirmé que le Jazz, désormais centenaire, n’en est pas moins une fontaine de jouvence ! Doit-on rajouter pour le montrer que la prestation de PJ5, à l’heure de l’apéro en dernière soirée, fut plus que mémorable, conquérant les plus réti-f-ve-s aux musiques improvisées que nous chérissons ? Faut-il vraiment redire la grande qualité des fanfares d’allumé-e-s (le premier soir, Wonder Brass Band fut exemplaire d’humour féministe avec une qualité d’ensemble sans pareille) qui parcourent le domaine au coucher du soleil ? L’association Charlie Jazz a sans nul doute encore une fois proposé le meilleur festival de Jazz en Provence, et même au-delà car, comme tout le monde le sait, la Provence est universelle !

par Laurent Dussutour // Publié le 26 novembre 2017
P.-S. :

Encore une fois merci mille fois à Gérard Tissier et à sa science du cliché photographique… on aura pu se rendre compte que, depuis, 1964, il a un sens de la prise de vue sans commune mesure : ses images de Coltrane à la Salle Pleyel sont des trésors de foi dans le jazz.