Scènes

Festival Jazz à Part (Rouen)


Connu avant tout pour être l’émission de jazz qui réveille l’agglomération sur la vivace Radio des Hauts de Rouen, Jazz à part [1], animé par le passionné Pierre Lemarchand a inauguré cette année la première édition d’un festival du même nom.

Après les soirées des Vibrants Défricheurs [2] en avril dernier, le Festival Jazz à Part, souligné par le définitif « Free Music for Free People » a fort logiquement trouvé sa place dans le programme plus général mais plus ouvert sur le jazz et les musiques improvisées du Printemps de Rouen, organisé par la municipalité.

Les quatre concerts sont groupés sur une journée et le soleil permet au public d’investir la cour de l’Aître Saint Maclou. Cet ancien charnier pour lépreux dont les vénérables pans de bois « à la danse macabre » incitent d’ordinaire au recueillement renoncent temporairement à leur vœu de silence pour accueillir le prélude-apéritif du festival. Un duo d’artistes locaux, le saxophoniste Guillaume Laurent et le guitariste et clarinettiste Olivier Hüe emplissent la cour cailloutée d’un déferlement zornien en accord avec la magie du lieu, idéal pour écouter de la musique acoustique. L’ambiance chaleureuse laisse présager l’ardeur des concerts du soir ; les disques partent comme des petits fours, le punch coule à flots.


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Claude Tchamitchian © Franpi Barriaux

« L’Almendra », le petit théâtre convivial et intimiste que les organisateurs ont choisi, est situé à mi-chemin entre le centre ville muséal et les populaires Hauts-de-Rouen. Tout un symbole… Ce soir, il affiche complet. Pour commencer, c’est Claude Tchamitchian qui donne son solo de contrebasse entre ses murs roses et violets. La proximité des spectateurs le pousse à la simplicité et à une amoureuse connivence avec son instrument. Il ne cherche pas le corps à corps rival ; il entretient une relation charnelle avec les cordes et le bois, dont il extrait jusqu’à la dernière once de musicalité, sans effets excessifs. À travers une musique très écrite et très personnelle, il évoque tour à tour une errance sentimentale dans les paysages fantasmés de l’Arménie, et quelques figures familières ou évocatrices de la confrérie des contrebassistes. Les morceaux, issus de l’album Another Childhood, ont tous des dédicaces : ce soir, on entendra les noms de Raymond Boni (que l’on entendra ensuite), et de Ralph Pena, contrebassiste notamment connu pour avoir participé à l’un des trios de Jimmy Giuffre, décédé prématurément dans un accident de voiture. La pièce est joué pizz, rapide et mélodieuse. C’est l’une des rares qui ne fasse pas appel à l’archet, indispensable outil de la « quête des origines ». Le contrebassiste offre des mélodies orientalisantes imprégnées d’images et de sensations, des sons d’une gravité tremblante, meurtrie - parfois à la limite de la distorsion, qui cependant ne s’éloignent jamais l’organique. Une prestation pleine de poésie qui donne avant tout envie d’écouter l’album, disponible chez Emouvance mi-juin. « Celui-là, il joue avec ses tripes », entend-on à la sortie.


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Bourdellon Cappozzo Lelièvre © Franpi Barriaux

Derrière Claude Tchamitchian, quelques instruments inquiétants se dessinent dans la pénombre ; notamment, on s’en rend compte au début du concert suivant, l’imposante traversière sous-contrebasse de Jérôme Bourdellon, [3], ici en trio avec le batteur Nicolas Lelièvre et le trompettiste Jean-Luc Cappozzo. Les musiciens, manifestement heureux de se retrouver à l’occasion de ce jeune festival, livrent une musique de l’instant qui, dense, travaille la masse sonore à force de timbres et de tensions rythmiques. On regrette que Nicolas Lelièvre se perde parfois dans ses multiples objets en sacrifiant la justesse à l’accumulation, mais la maîtrise technique et la complicité drôlatique du trio propose au public un propos foisonnant et radical qui illustre bien la vivacité des musiques improvisées.

Place au feu d’artifice final. Le quartet Mamabaray (d’après les prénoms des protagonistes : le fluide contrebassiste Bastien Boni, son père, Raymond Boni, à la guitare, Makoto Sato à la batterie et Maki Nakano [4] au saxophone et à la clarinette. La musique est urgente et très travaillée, à grand renfort de pédales d’effet pour les Boni. La complicité qui règne entre les membres du quartet galvanise une musique portée par les influences multiples et le jeu époustouflant de la jeune saxophoniste.


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Maki Nakano © Franpi Barriaux

Aux commandes de ses instruments patinés par le temps, comme cette belle métallo-clarinette au son si chaleureux, Maki Nakano est tout en images et en recherche du timbre qui sera le boutefeu de la masse sonore. Dommage qu’une corde de guitare cassée révèle un certain déséquilibre : l’ensemble repose beaucoup sur Raymond Boni, et ce n’est peut-être pas étranger au jeu égal du batteur. Les contrastes viennent plutôt du couple contrebasse/saxophone-clarinette, couple au demeurant solide et enchanteur, qui nourrit l’improvisation de sommets électriques et électrisants.

Le festival Jazz à Part n’a eu besoin que d’une édition pour s’imposer, tant dans le paysage rouennais que dans celui, plus global, des musiques improvisées. Animé par des bénévoles passionnés, c’est un lieu de plus - et il n’est pas de trop - pour accueillir les musiques libres, et il se bat pour leur défense en ces temps où tant de menaces planent sur la culture. A peine un regret : que la modestie de l’organisateur l’ait empêché de voir plus grand et à offrir à ses invités la salle Sainte-Croix-des-Pelletiers qui, adaptée à ce type de musique, possède en outre une jauge plus importante. Ce sera sans doute pour la prochaine édition, qu’on a déjà hâte de découvrir.

par Franpi Barriaux , Raphaëlle Tchamitchian // Publié le 14 juin 2010

[1L’émission est disponible en podcast ici

[2Voir notre article.

[3Ce flûtiste a travaillé notamment avec Joe McPhee, Raymond Boni, Daunik Lazro ou Pascal Comelade.

[4A l’origine du projet Ky, elle a joué avec Mal Waldron ou Riko Goto.