Sur la platine

Alexandra Grimal, la tentation des îles

Le travail récent d’Alexandra Grimal, analysé comme s’il s’agissait d’un archipel.


Discrète, voire assez secrète, Alexandra Grimal est de ces musicien·nes qui cultivent leur jardin et l’on sait que pour elle, il s’agit de lieux de pèlerinage, de quiétude et de réflexion qui ressemblent aux jardins shinto d’un Japon qu’elle connaît et vénère, loin des fantasmes. Depuis son opéra La Vapeur au-dessus du riz, et plus encore depuis son solo Refuge, on sait que sa musique prend de plus en plus part à un paradigme contemporain qui envisage la voix, le son et l’improvisation comme diverses îles reliées par des torii, ces portes ouvrant sur des sanctuaires.

Cette idée de lien entre des lieux solennels de prière où l’on aime se réfugier, correspond beaucoup au travail récent d’Alexandra Grimal, et guide une écoute volontiers profonde, au cœur des sons, influencée par des compositeurs comme Giacinto Scelsi. Ce travail, la saxophoniste, chanteuse et compositrice l’a mené principalement au sein de la magnifique abbaye royale de Fontevraud, dans le Maine-et-Loire où elle s’est installée en résidence. Acoustique magnifique, augmentée par le travail que Grimal mène depuis des années avec la décisive ingénieure du son Céline Grangey, elle s’illustre d’abord par une pièce écrite pour Pétronille, Richard, Aliénor et Gabrielle, les quatre cloches de l’abbaye, jouées par des sonneurs.

La Ronde est l’occasion de se fondre dans le silence d’un matin qu’on imagine brumeux, et d’attendre les tintements et leurs chants polyphoniques. La grande réussite de cet enregistrement, au-delà de donner une âme à ces cloches, c’est d’avoir intégré aux cloches leur environnement ; l’air les englobe et les oiseaux leur répondent dans un chœur improbable et impromptu qui ravirait Messiaen et offre la divagation de l’esprit dans des frimas baignés de lumière.

Une autre de ces îles concerne la voix, et plus particulièrement la voix d’enfant. C’est un travail titanesque pour 3 maîtrises d’enfants des Pays de la Loire, plus de cent choristes, autour de haïkus écrits par Grimal et inspirés des maîtres japonais, de Bashō à Ryôta en passant par Ryûshi. Dans les murs de Fontevraud, dans ces pierres plus habituées aux élans baroques, Alexandra Grimal choisit de remettre l’enfant au milieu du chœur et l’écriture est à l’image de l’enfance, pleine de contemplations et de soudains éclats de joie. Le postulat de ce Souffler sur les nuages en attendant le printemps - climatologie d’une cabane en hiver, c’est de prendre le temps qui passe dans la peau d’un enfant isolé dans une cabane aux premières gelées. L’ensemble est poétique et se fond dans les pierres, tout est magnifiquement capté par Céline Grangey. Encore une fois, l’hiver est une toile de fond, mais un hiver chaleureux, qui verdit sous nos yeux et se réchauffe au gré des voix. Une expérience est possible, celle du pont entre deux îles : écouter les chœurs et les cloches en même temps, comme pour lier leurs destinées…

Avec Interspaces, Alexandra Grimal renoue avec son saxophone soprano pour un solo court mais plein de couleurs ; si Refuges était une eau-forte, Interspaces se nourrit des peintures de la plasticienne Agnès Thurnauer, à l’occasion d’une exposition au Musée des Beaux-Arts de la Chaux-de-Fonds en Suisse. Une performance menée avec la danseuse Anna Chirescu. Formes monochromes sur des fonds unis, marquées d’un mot comme perspective, la peinture de Thurnauer a manifestement inspiré la saxophoniste. Elle offre, pendant un quart d’heure, une sorte de déambulation, de réflexion globale sur la matière, ce qu’elle traduit magnifiquement à travers de larges trames de souffle qui viennent prendre du relief sur les sifflements de l’anche. Il y a, dans cette musique profonde et toujours très contemplative, une longue réflexion sur l’espace dans lequel la musique est jouée, sur ce qu’elle transforme justement de cet espace - ici, une exposition de peinture - et ce qu’elle révèle des différents mouvements que cela inspire. C’est une colonne vertébrale dans de nombreux projets de la saxophoniste depuis Andromeda, et c’est une mine sans pareille de voyages intimes, d’une île à l’autre, où nous sommes chaleureusement conviés, en écoute sur sa page BandCamp.