Arrivederci, Michel Portal (1935-2026)
Le grand clarinettiste français est décédé en ce mois de février.
Considéré à juste titre comme l’une des figures incontournables de la scène française de ces soixante dernières années, Michel Portal était de ces personnages qui représentent, au-delà de leur personne, une forme d’histoire et de légende. Clarinettiste virtuose, amoureux du bandonéon, il fut l’un de ceux qui ont fomenté un free jazz européen qui brisait la tutelle étasunienne pour créer un son nouveau, aux racines profondément ancrées dans la musique écrite européenne. Homme d’image et de cinéma, lui qui consacra son talent à de nombreuses bandes originales de films, Michel Portal adorait les couleurs et savait les transcrire en musique, dans le jazz comme dans la musique dite classique et chambriste, où il écrivit certaines belles pages de la musique de Brahms, Poulenc, Telemann ou encore Vincent d’Indy. Michel Portal avait fêté ses 90 ans en novembre 2025 ; il vient de nous quitter.
Une statue du commandeur : voici l’image qui nous vient en premier. Tout amateur de jazz de l’Hexagone et au-delà se doit d’avoir au moins un disque de Michel Portal dans sa discothèque ou dans ses souvenirs ; le musicien avait su tellement briser les carcans que même si on écoute du classique, il est presque naturel d’avoir dans son panthéon personnel Musique de Chambre Française, sorti à l’orée des années 90, qui aura nourri l’imaginaire de nombreux élèves de conservatoire. Le conservatoire, le jeune Portal y passa le temps nécessaire pour apprendre clarinette et direction d’orchestre, d’abord à Bayonne puis à Paris, où il fit partie des jeunes loups de la musique classique, vainqueur de nombreux prix et à la renommée grandissante. Les années 50 et 60 montrent bien vite que cela ne lui suffit pas : alors qu’il accompagne sur scène des chanteurs Rive Gauche comme Barbara, il gagne la confiance du milieu du jazz parisien, d’Pierre Michelot à André Hodeir dont l’influence se fait grandissante. Parallèlement, il s’intéresse à la création contemporaine, jouant Kagel ou Berio.

- Michel Portal © Christian Taillemite
- Michel Portal
À maints égards, Michel Portal a cette aura car il a su se positionner en pionnier, notamment dans le free jazz qu’il incarne presque physiquement à la toute fin des années 60, autour - entre autres - du label Futura & Marge. Alors !!!, paru en 1970, est une œuvre qui définit pleinement la prise d’indépendance des musiciens européens, aux côtés de Barre Phillips, parmi les musiciens marquants qui l’ont accompagné. Dans cette période éclatante, la production discographique s’avèrera magistrale : on pense à Splendid Yzlment avec le percussionniste Jean-Pierre Drouet. Plus tard, on le retrouvera avec Pierre Favre et Leon Francioli dans Arrivederci le chouartse, un disque très abouti et l’un de ses orchestres les plus marquants des années 70, avec lequel il enregistrera aussi le fascinant live Châteauvallon : 23 août 1972 avec Beb Guérin et la chanteuse Tamia en surplus. Dans les années 80, on le verra avec Mino Cinelu pour le célébré Turbulence où il honore la clarinette basse, son plus bel instrument, avant d’être dans les années 80 et 90 une des grandes figures de l’aventure Label Bleu aux côtés de Jean-François Jenny-Clark (Men’s Land, 1987), Daniel Humair et Marc Ducret (Any Way, 1993) tout en continuant d’enregistrer pour le classique et la musique de film (Max mon amour, 1986).

- Michel Portal © Michel Laborde
- Michel Portal
Dans notre magazine, ses années 2000 ont été largement couvertes, avec, et c’est un paradoxe, une myriade de photographies. Un comble pour un musicien certes souvent sur scène et qui détestait se faire photographier, faisant exception pour quelques rares privilégiés comme Guy Le Querrec qui lui consacra un très beau portfolio. Entre deux comptes rendus de festivals, ce sont des albums comme le magnifique Bailador qui montre l’influence du clarinettiste sur une génération à son apogée, comme Bojan Z ou Ambrose Akinmusire. Ce dernier fait partie des nombreux musiciens étasuniens qui auront côtoyé Portal - on pense aussi à Jack de Johnette, notamment autour de son disque Minneapolis. Enregistré au pivot du siècle, on y retrouvera le guitariste Vernon Reid. Produit par Jean Rochard, ce disque est un symbole de l’ouverture tous azimuts de Michel Portal et de sa capacité à sans cesse se remettre en question.

- Bruno Chevillon, Michel Portal, Bojan Zulfikarpašić, Lander Gyselinck © Gérard Boisnel
Ce sont les duos notamment qui ont permis à Portal de toujours se renouveler. Ils sont nombreux, tant avec son vieil ami Bernard Lubat qu’avec Richard Galliano ou Martial Solal. Ces dernières années, on l’a entendu également avec Roberto Negro ou Louise Jallu. Son dernier disque restera le réjouissant MP85 avec Bojan Z ou Bruno Chevillon, enregistré à l’occasion de ses 85 ans.
Homme discret malgré sa carrière tonitruante, Michel Portal est parti dans un dernier silence, nous laissant maints souvenirs et témoignages d’une époque qui, si elle touche à sa fin, a été le témoin de son excellence.

