Scènes

Blue Note Records Festival 2006 (Belgique)

Le BNRF fêtait fièrement cette année sa cinquième édition à Gand.


Le BNRF fêtait fièrement cette année sa cinquième édition. Pour l’occasion, l’organisation avait réinvité quelques « stars » qui avaient fait le bonheur des éditions précédentes, mais aussi d’autres « pointures » qui font l’actualité du moment. Le soleil étant de la partie, toutes les conditions étaient réunies pour que ce festival soit une totale réussite.

Le festival était scindé comme d’habitude en deux parties, l’une proposant des concerts plus « traditionnellement » jazz (« All That Jazz ! » - avec point d’exclamation) et l’autre les musiques « satellites » comme l’électro, le funk, la world, etc… (« All That Jazz ? » - avec un point d’interrogation). Nous nous intéresserons principalement, ici, à la première partie.

Jeudi 13

Avant d’ouvrir les portes de l’immense chapiteau blanc dressé dans le parc du Bijloke (ancien Hôpital Universitaire datant du milieu du XIXè siècle), c’est sous la belle charpente en bois de la chapelle que retentirent les premières notes de jazz du Festival.

C’est à Carlo Nardozza et son quintet - vainqueur de la compétition « jeunes talents 2005 » organisée parallèlement au BNRF - que revint l’honneur d’entamer les festivités.

Le jeune trompettiste joue principalement les compos de son dernier (et premier) album, Making Choices. Influence « hard bop » certaine, le groupe propose cependant une relecture plus moderne et assez personnelle du genre. Au jeu souple et lyrique - ne manquant jamais de fulgurances - du trompettiste s’ajoutent les interventions parfois brutales ou bruitistes, tendance « rock », du guitariste Melle Weijters. On regrettera peut-être son côté quelque peu envahissant, brisant l’osmose mise en place par une rythmique de grande qualité.

Il faut souligner en effet l’excellente complicité entre Tom Van Acker (b), Steffen Thormählen (dm) et les deux souffleurs, Nardozza et Daniël Daemen , éblouissant au soprano. Le quintet passe ainsi d’un jazz tantôt « atmosphérique » tantôt swinguant à un blues profond, avant de s’envoler vers une musique plus contemporaine qui n’a pas peur des dissonances et des contrepoints. A suivre de près.


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John Zorn © Jos L. Knaepen

Accueillie par Bruce Lundvall (le grand patron du label Blue Note) lui-même, Dianne Reeves conquiert une fois de plus les festivaliers. Accompagnée par un trio d’une efficacité exemplaire - Greg Hutchinson (dm), Peter Martin (p) et Reuben Rogers (b) - la « diva » investit la salle de sa voix claire et puissante. Elle entame un « Never Let Me Go » d’une belle intensité avant d’évoquer avec humour sa rencontre avec Georges Clooney sur le plateau de « Good Night and Good Luck », et d’interpréter superbement « One For My Baby ». Frissons garantis.

Mais la belle sait aussi se faire tranchante et énergique. Sur un thème chauffé à blanc par les percussions très africaines de Greg Hutchinson, elle scatte, invite le public à frapper dans les mains et swingue à tout va. Après une chanson (rythmée à la façon de « The Waters Of March ») dédiée aux enfants du Moyen Orient, elle nous nous fait battre le cœur avec un morceau très « soul » avant de terminer avec son merveilleux « Mista ». Le public lui fait une ovation. La chapelle en vibre encore d’émotion.

Vendredi 14

Sous le chapiteau cette fois-ci, c’est Robert Glasper Trio et le Sound Plazza de Kris Defoort qui démarrent la journée… et que nous n’aurons pas la possibilité de voir, malheureusement. Nous ne verrons pas non plus l’Andrew Hill Sextet, déprogrammé pour cause de maladie. A sa place, il revient à David Murray et ses Gwo-Ka Masters d’enflammer le festival avant la prestation très attendue du John Zorn Acoustic Masada.

David Murray ne convainc pas réellement. Il fait claquer sa langue sur sa clarinette basse, joue sur les souffles et les respirations, essayant de « primitiviser » son instrument. Malgré une rythmique fascinante, Jamaaladeen Tacuma (b), JT Lewis (dm), Rasul Siddik (tp) (très éméché), Herve Samb (g), Klod Kiavu et François Ladrezeau (percussions, voc), la sauce avait un peu de mal à prendre. La musique chaloupée de Guadeloupe ainsi que ses chants jouent beaucoup sur la répétitivité et l’on attend l’étincelle qui va tout faire exploser. Las, elle n’arrive pas vraiment. Le résultat est agréable et joyeux. Mais devant une salle debout, le concert aurait peut-être été plus bouillonnant…

« Bouillonnant », ce fut sans conteste le cas du concert du John Zorn Acoustic Masada. D’emblée, toute l’énergie s’expose. Resserré au centre de la scène, formant un groupe soudé au propre comme au figuré, le quartet est explosif. Éblouissant de maîtrise et de contrôle, d’une puissance inimaginable, John Zorn dirige fermement son groupe. Tout se joue « en ruptures » et en « breaks » sur le premier morceau. Les interventions limpides de Dave Douglas (tp) repoussent encore plus loin les limites du klezmer et du free confondus, le jeu est clair et précis. L’interaction avec le saxophoniste est unique. Il offre, ce soir encore, toute la magnifique palette de ses talents, jouant sur tous les registres (blues, New Orleans, tex-mex, free-bop…).

Quant à Joey Baron, son jeu est d’une force incomparable. Il allie intelligence, élégance et inventivité, jouant des toms à mains nues, effleurant les cymbales de ses baguettes avant de donner toute la mesure de sa frappe fiévreuse et puissante. Les interventions - peu nombreuses - de Greg Cohen à la basse sont elles aussi incisives et déterminantes. Mais le vrai boss sur scène, c’est Zorn. Les sonorités de son sax sont inouïes. Le délire côtoie le lyrisme et l’incandescence des thèmes n’a pour écho que l’urgence de sa musique. Le public en prend plein les yeux, les oreilles et les tripes. Un grand moment.

Samedi 15

Par un début d’après-midi chaud et moite, le trio de Reggie Washington (b), remis de sa blessure à la main, égrène nonchalamment des thèmes blues et jazz, ou des standards (« Nardis »). L’ensemble est cohérent, mais manque un peu d’implication. Stéphane Galland (dm) se fend bien de quelques solos, de même qu’Erwin Vann (ts), mais sans que cela éveille réellement l’enthousiasme. Le groupe propose alors quelques thèmes plus funky où Reggie peut « slapper » et produire un gros son, avant de finir sur une version réjouissante de « Requiem pour un con ». On aurait aimé entendre plus de compositions allant dans ce sens.


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Wayne Shorter © Jos L. Knaepen

Avec Eric Legnini et son trio, pas besoin de mise en forme ni d’échauffement. Le pianiste attaque, comme à son habitude, avec « The Memphis Dude ». Aussitôt, le concert est sur les rails. Franck Agulhon (dm) répond aussitôt aux propos de Legnini et l’excellent contrebassiste Matthias Allamane n’est pas en reste. Chacun trouve naturellement sa place et le plaisir de jouer est palpable. Ça danse, ça bouge, ça balance. « Miss Soul », « Daahoud »… tous ces morceaux s’enchaînent pour le plus grand bonheur des spectateurs.
On assiste à une interprétation merveilleuse de « La Strada » où Legnini démontrer puissance, générosité et surtout une grande subtilité de toucher. Ce pianiste a vraiment le sens du rythme et de la soul. L’humanisme transpire de ses compositions et interprétations.

Prestation impeccable durant laquelle le trio jouera quelques nouveaux morceaux du prochain album. Le succès ne devrait pas les bouder cette fois-ci non plus. Pour preuve, à Gand, Legnini et ses deux compagnons ont droit à un rappel (moment rare dans un festival où tout est minuté et bien organisé) qui met à nouveau en valeur le batteur dans un solo explosif.

Autre grand pianiste à monter sur scène : Jason Moran et sa fusion entre jazz « stride », « rag » et « hip hop ». Fidèle à son habitude, il lance d’abord un « sample » de rap avant d’enchaîner au piano dans une veine très traditionnelle, comme pour souligner les racines de la musique actuelle. Le groove est ici aussi très présent et ce n’est pas Nasheet Waits - éblouissant à la batterie - et ses rythmes syncopés, voire déstructurés, qui prouveront le contraire. Ici, tout est occasion de recréer, renouveler, réinventer. Chaque fois, le trio remet en question les thèmes, Taurus Mateen (b) n’étant pas le dernier à pousser le trio à explorer une musique débridée et tendue.

Mais Moran sait se faire plus introspectif, comme sur son morceau dédié à Andrew Hill. Puis il sait être très « roots », très « sale », en évoquant Jacki Byard, ou plus « R’n’B » sur « I’ll Play The Blue For You » d’Albert King. Lors d’un dernier morceau qui démarre en « rag » avant de dévier en un pseudo-free délirant, il lâche la bride à Nasheet Waits qui fait éclater littéralement ses toms. Un véritable feu d’artifice de jazz et d’ouverture d’esprit. Ce fut sans doute un des concerts les plus intéressants de la soirée, Jason Moran prouvant qu’il y avait encore beaucoup de choses à explorer et exploiter dans le jazz et ses influences.

Le clou de la soirée était évidemment Wayne Shorter. Entouré des fidèles Brian Blade (dm), John Patitucci (b) et Danilo Perez (p), il déroule d’abord une plage impressionniste longue et évolutive. Le morceau se construit par petites touches. Wayne souffle et siffle dans son sax, proposant à Patitucci de l’accompagner à l’archet. On entre dans un monde irréel. Les improvisations sont tout en retenue, en délicatesse. Il se crée alors une atmosphère étrange. On a une impression de « fragilité de l’instant ». Comme si tout pouvait se briser à tout moment.

Du coup, on entre dans un certain ronronnement et l’on attend le déclic. Il viendra peut-être de Danilo Perez, dont les attaques tentent de montrer une autre voie. Il improvise merveilleusement, en nous entraînant dans des univers improbables. Mais le temps s’étire et finalement, on a l’impression que chacun joue dans son coin…

Au soprano, cependant, Shorter essaie lui aussi de suivre d’autres chemins. Les autres lui emboitent le pas. Mais cela manque de bousculade, personne n’osant dépasser le maître. La musique reste donc assez cérébrale, modale, jolie et excessivement bien exécutée ; mais il lui manque peut-être une petite étincelle de folie.

Dimanche 16

Le soleil est toujours présent. On se croirait dans le sud. D’ailleurs, lorsqu’on entend Paolo Fresu et son jazz ensoleillé, gorgé de mélodies, on y est presque.

La détente et la bonne humeur règnent au sein du quintet et cet après-midi, ce sont les compositions de Tino Tracanna (ts) qui sont à l’honneur. Pourtant, tout débute par « Que reste-t-il de nos amours ? », que le quintet à joué à l’Ile d’Elbe lors de la finale de la récente Coupe du monde - comme nous le rappelle, sourire en coin, Paolo. Tout le concert sera d’ailleurs commenté avec cette pointe d’humour et de désinvolture. Et les compositions, apparemment simples, contiennent toutes leur dose de magie. Le très tendre et intime « Respiro », les joyeux « Boiadeh » et « A propos de Monsieur Queneau » où le sax et la trompette se marient admirablement, en sont de beaux exemples. On note aussi le beau jeu du pianiste Roberto Cipelli qui n’hésita pas à accentuer parfois les envolées somptueuses de Paolo, au souffle continu décidément impressionnant. Un vrai jazz de plaisir et d’amis.


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Nathalie Loriers © Hilde Schmitz

Et puisqu’on est dans le sud, traversons la Méditerranée et accompagnons Nathalie Loriers et son projet « Chemins Croisés ». Il s’agit en effet de mélanger différentes influences (jazz, musique traditionnelle italienne et musique orientale) pour créer un monde en soi. Les expériences entre le oud et le piano ne sont plus si rares. C’est donc le dosage et le talent qui peuvent apporter de la fraîcheur au projet.

Du talent, il y en a avec Karim Baggili (oud) et Gianluigi Trovesi (bcl). Et leur contribution est précieuse. Bien que le concert se déroule dans une ambiance feutrée et intimiste, le clarinettiste ose de temps en temps des échappées libres - malheureusement, sans qu’on ait le temps d’atteindre une totale frénésie. Il est dit que ce concert gardera une certaine douceur. Ce qui n’empêche pas de vivre des moments de tension, comme dans « L’auberge des femmes » où le piano se fait ferme et virevoltant à la fois, où « Jour de fête » où la brillance du jeu de la pianiste est à son comble.

La fluidité entre piano, oud et clarinette - mais aussi les percussions de Joël Allouche - est une véritable réussite. Et on se laisse bercer par des thèmes tantôt mélancoliques (« A pas feutrés ») tantôt graves (« L’arbre pleure »), soutenus efficacement et avec rigueur par la basse de Phillippe Aerts.

Continuons notre voyage vers l’Afrique. Ce sont Romano, Sclavis et Texier qui nous y invitent. On démarre en impro totale avant de virer sur « Berbère » et l’impressionnant solo en souffle continu de Sclavis. La machine est lancée et se permet même de faire chanter les silences sur « Le long du temps ». Alternant clarinette basse et soprano, Sclavis semble flotter au-dessus du trio sur « Look The Lobis ». Mais ce groupe est vraiment une unité solide, puissante et inventive.

Tour à tour, les musiciens présentent les morceaux. Et quels morceaux ! Voilà « Surreal Politik » entre marche militaire et déviance free, puis « Three Children » où Texier éblouit tout le monde avec une ligne de basse monstrueuse. Quant à Romano, il est à son affaire avec « Standing Ovation (for Mandela) » où il redouble de vigueur et de force.

Ce trio est une merveille de justesse, d’inventivité, de force et de douceur. Chacun des musiciens apporte une pierre à l’édifice et le public ne s’y trompe pas, il lui fait une ovation et l’invite pour un rappel mille fois mérité.


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Charles Lloyd © Hilde Schmitz

Le voyage touche à sa fin et c’est Charles Lloyd qui nous accompagne. Au piano, il dépose délicatement les notes et instaure une ambiance tout en retenue. Le batteur Eric Harland vient alors pincer et frapper les cordes du piano avant de s’installer à côté du saxophoniste - pianiste. Tout de blanc vêtu, Zakir Hussain entame alors un chant doux et plaintif… Nous voici aux portes de l’Inde.

Et puis Charles Lloyd s’installe derrière la batterie. On ne sait plus qui joue quel rôle. Un univers se crée réellement et le public reste en suspens, ébahi, admiratif. Eric Harland reste au piano, Lloyd prend la flûte et Hussein se lance dans un raga aux percussions. L’émotion monte en puissance.

On assiste à de merveilleuses et incandescentes joutes entre Zakir Hussein aux tablas et à la batterie, chacun essayant de pousser l’autre plus loin. Quand Lloyd se met à la clarinette, la fièvre monte encore d’un cran. Puis la folie s’empare des trois musiciens, qui semblent libérés et ouverts à toutes les improvisations sous l’impulsion de Lloyd qui, au ténor, rappelle par instants Coltrane.

La soirée pourrait s’éterniser à jamais. Deux (longs) rappels suffiront à peine à rassasier les spectateurs restés sous le choc et le charme.