Chronique

Borderlands Trio

Asteroïdea

Kris Davis (p), Stephan Crump (b), Eric McPherson (dms)

Label / Distribution : Intakt/Orkhestra

Astéroïde : petit corps céleste d’origine inconnue, potentiellement inerte, à la trajectoire rectiligne mais cependant imprévisible sans des calculs savants. Roche sur laquelle, il y a peu, le robot Philae a découvert des « briques de vie » : de l’alcool et du sel, de quoi enivrer et relever la fadeur.

Pas besoin d’aller chercher très loin pourquoi le Borderlands trio du contrebassiste Stephan Crump et de la pianiste Kris Davis, deux proches de Mary Halvorson et d’Ingrid Laubrock, a choisi ce nom pour son premier album. Il défie à lui seul de nombreuses orbites et n’a pas peur des collisions. En compagnie du batteur Eric McPherson, véritable balise dans cet univers parfois hostile, ils testent les transes entêtantes et les zones-tampons entre un groove indéniable et l’âpreté d’une musique répétitive qui naît dans les sons étouffés du piano préparé de Davis. « Flockwork » en est l’exemple extrême, la contrebasse et la batterie se livrant à un dialogue très classique pendant que la pianiste fouille les entrailles de son piano, à la recherche d’une mécanique qui va dévier la parabole, d’abord imperceptiblement, sur les touches aiguës, avant de laisser place à une boucle instable.

Kris Davis est l’attraction de ce trio, ne serait-ce que par sa performance. Dans « Borderlands », qui donne son nom au groupe et sonne comme un manifeste, elle inverse dès le départ les rapports de force. Son jeu percussif et son piano mutant s’emparent de la rythmique pendant que l’archet de Crump fait des merveilles souterraines, des tonnes de galeries qui permettent à la musique de respirer et de ne pas se laisser enfermer dans l’emprise du piano. Dans ce morceau long, qui à lui seul dure la moitié de l’album, on voit une évolution et des changements brusques dans le rôle de chacun ; ainsi, passé le premier tiers, Crump et Davis se mettent à deviser avec davantage de légèreté, laissant à McPherson le soin de conserver le cap. Plus loin, comme dans le magnifique « Ochre », le piano s’efface, effleure quelques accords pour donner soudainement le sentiment d’un état gazeux, sublimé par le jeu mélodique de Crump devenu prédominant.

Le Borderlands Trio célèbre naturellement les confins. La ceinture d’astéroïdes aux contours indéfinis où s’étendent sans limite le jazz, la musique contemporaine ou encore toute autre chose qui se trouvera à portée de mutation. Dans ces limbes, on jouit d’une parfaite liberté qui demande néanmoins de la concentration. C’est pourquoi, même si l’on pense au départ que le piano a la haute main, un morceau comme « Body Waves » rappelle que le propos est au contraire intensément collectif et résolument organique. Kris Davis cherche à se faufiler au cœur d’une base rythmique qui célèbre la synergie retrouvée, symbolisée par le lent développement de l’archet qui souligne de puissantes infrabasses les polyrythmies de McPherson. Dans cet espace gigantesque où nul ne vous entend crier, on ne serait pas surpris un jour que la comète Borderlands croise l’orbite du météore MilesDavisQuintet !. Il y a, à n’en pas douter, des chimies complémentaires qui mériteraient d’être amalgamées.