Entretien

Brìghde Chaimbeul, passeuse de rituels

Musicienne atypique pour la scène des musiques improvisées, elle a déjà un long parcours derrière elle.

© Niclas Weber für Monheim Triennale

Sans refaire l’histoire de la cornemuse dans le jazz et les musiques improvisées, qui remonte à plus de cinquante ans déjà, on peut admettre que ce n’est pas un instrument souvent présent sur les scènes en question. Il y a plusieurs raisons à cela, en grande partie organologiques, mais cela n’a rien à voir avec le langage. Les musiques improvisées et le jazz ont toujours intégré les éléments folkloriques avec facilité, qu’ils viennent des Caraïbes, d’Afrique, d’Asie ou de petites régions spécifiques européennes, comme l’Écosse, en l’espèce.

Brìghde Chaimbeul © studio-pramudiya-npi_for_monheim-triennale

Brìghde Chaimbeul est une joueuse de cornemuse au parcours bien affirmé. Autrice de quatre disques déjà, elle a été remarquée et récompensée dans différents concours en Écosse et ailleurs. Issue d’une famille où la musique coulait à flot, elle parle gaélique (Gàidhlig), s’inspire des archives sonores écossaises pour y relever des mélodies, y puiser des idées et d’une certaine manière cherche à maintenir et défendre sa culture qui tend à disparaître par uniformisation mondiale.
Aussi, son univers personnel s’est imposé musicalement au fil du temps. Une réappropriation des thèmes folkloriques, un usage du bourdon quasi-permanent, une ouverture musicale attentive ont été les vecteurs d’une rapide connexion avec les musiques improvisées.

Artiste résidente de la Monheim Triennale, elle a pu expérimenter toutes sortes de rencontres. On l’y a entendue avec Shahzad Ismaily, yuniya edi kwon, Ganavya Doraiswamy, Heiner Goebbels, Peter Evans, Julia Úlehla et Anushka Chkheidze et bien sûr en solo, l’un de ses formats de prédilection. C’est aussi en 2022 que le saxophoniste Colin Stetson, alors résident de la Monheim Triennale, avait invité Chaimbeul à participer à son projet. Depuis, il a participé à l’enregistrement des deux derniers disques de la musicienne.

Ma cornemuse est réglée de façon traditionnelle, je n’ajoute rien

La petite cornemuse d’Écosse est spécifique. Elle se joue avec un soufflet à bras et est composée d’un chalumeau et de trois bourdons. Elle produit ce qu’elle nomme un « one level sound », un son sans dynamique, contrairement à celui d’un violon ou d’une clarinette. Avec ces derniers instruments, il est possible de jouer doucement, lié, fort, crescendo, etc. alors que sa cornemuse joue tous les sons avec la même puissance. De plus, lorsqu’elle joue sur scène avec d’autres musicien·nes, d’autres instruments, il faut trouver un terrain musical d’entente car la cornemuse est accordée d’une seule façon. « Ma cornemuse est réglée de façon traditionnelle, je n’ajoute rien, ni au chalumeau, ni aux bourdons. Mon chalumeau est construit sur le mode mixolydien, mais je peux – en bouchant certains trous – le passer en mode dorien. Je ne peux jouer qu’une septième bémol, pas de septième majeure, et il n’y a qu’une octave. »

De ces contraintes très spécifiques musicalement, il faut savoir tirer profit et inventer une musique, une façon de jouer qui s’en accommode. C’est là toute la qualité de Brìghde Chaimbeul. Il faut imaginer le travail de coordination qui consiste à activer le soufflet avec le bras droit, de façon régulière, d’appuyer avec le bras gauche sur la poche d’air pour émettre le son en suivant le phrasé voulu, de jouer la mélodie avec les deux mains sur le chalumeau, tout en modifiant les bourdons, avec d’infimes déplacements qui permettent de régler la justesse ou les inflexions d’un drone. « Le son est en constante vibration, selon la température et l’humidité d’une salle. Je dois ou je veux pouvoir modifier la tonalité de mes bourdons, c’est pourquoi je les écoute attentivement lorsque je joue ».

Brìghde Chaimbeul © Niclas Weber - Monheim Triennale

Née sur l’ile de Skye, en Écosse, elle y grandit dans un environnement musical empreint de traditions. Locutrice gaélique, joueuse de cornemuses et de musique traditionnelle, la musicienne – qui aujourd’hui fait le tour du monde pour ses concerts – raconte sa petite communauté d’origine. « Je pense que vivre sur une petite île endormie et très calme comme Skye fait partie des petits bonheurs de la vie. Si je compare aux grandes villes, je suis contente que chez moi les choses soient lentes. J’aime les espaces et le silence. J’aime les beaux paysages. » Quant à la communauté insulaire, où tout le monde se connaît, elle pouvait s’en échapper en allant à Édimbourg où vit une partie de sa famille maternelle. Bercée de musique populaire écossaise, de chansons gaéliques et bien sûr de cornemuse, elle écoute aussi dans son enfance les musiques que passe sa mère, comme les groupes Eurythmics ou Dire Straits, mais également Steve Reich dont la musique lui a procuré une forte émotion à la première écoute.

La musique minimaliste, répétitive, la musique de drone, autant de pièces qui ont en commun une mise en espace du son liée au temps. Et la cornemuse est un instrument fait pour la musique de drone, grâce à ses bourdons. C’est ce point d’intersection qui permet la rencontre de musicien·nes venant des musiques folkloriques ou de l’électronique, de la musique improvisée ou de la musique contemporaine. « Ce qui m’intéresse beaucoup c’est de comprendre comment les musicien·nes qui pratiquent une esthétique vraiment différente, écoutent mon jeu de cornemuse. Je joue avec tout l’héritage folklorique écossais, c’est évident et prégnant. Et de voir comment les façons de jouer s’imbriquent, chacune avec son héritage, dans un processus de création particulier, ça me fascine. Cette façon d’écouter, d’entendre ma musique. Lorsque je joue avec Colin Stetson, par exemple, il entend les mélodies traditionnelles avec un rythme différent du mien. Pour moi, la chanson vient avec un contexte, une origine, elle a son histoire. Il faut donc que l’on trouve un autre point d’accroche pour la jouer ensemble, dans l’inattendu ! »

La veille, elle jouait en trio avec le trompettiste Peter Evans et la musicienne électronique Anushka Chkheidze. Une session improvisée rendue possible par une grande écoute mutuelle et surtout l’adaptation des deux autres musicien·nes à la cornemuse. « Peter a fait en fonction de moi. Je suis contrainte. Contrainte par mon instrument avec un seul mode, une seule octave ! » Mais la contrainte est souvent source d’inventivité. « Cela m’oblige à simplifier mon jeu. À chercher la beauté dans des éléments plus simples, plus petits. Cela me force aussi à être plus directive, à tenir le drone le plus longtemps possible. Chercher le beau dans le simple, dans la profondeur du son, sa couleur, son timbre. Et laisser les harmoniques naturelles s’épanouir ! »

La musicienne joue en groupe et en solo depuis longtemps et – parce que son instrument est contraignant – elle n’est pas dans les mêmes dispositions. « Jouer seule, c’est s’inspirer soi-même. Je me nourris de mes pensées, je contrôle mon cheminement. Lorsque je joue avec d’autres gens, je ne suis pas aux commandes. Je dois laisser aller. Surtout avec la musique improvisée, qui pousse à toujours aller ailleurs, autrement. Je ne peux pas partir seule. J’aime ces deux états d’esprit complétement différents. »
En solo, Chaimbeul utilise un looper électronique pour accompagner son jeu, ajouter un aspect mélodique avec lequel interagir en direct.

Je m’intéresse aux histoires et aux rituels passés

En tant que musicienne, elle a fait ses armes dans le monde de la cornemuse traditionnelle, un monde d’hommes où le sexisme est très présent. En s’ouvrant aux musiques improvisées et créatives, elle rencontre une communauté très masculine aussi où les rapports hommes-femmes – bien qu’en amélioration – restent dominés par un système patriarcal. La jeune femme de 27 ans y a été confrontée. « Aujourd’hui, ça va. Je suis arrivée rapidement à un point où je suis établie comme musicienne professionnelle, donc ça va. C’était plus compliqué lorsque j’ai commencé. Le plus souvent, je constatais que j’étais la seule femme dans la pièce, la salle, le studio… Ce n’est pas une situation dangereuse en tant que telle, mais ça pointe un sérieux problème d’équilibre ! »

« Je m’intéresse aux histoires et aux rituels passés. Je vis moi-même sans rituel particulier, aussi j’aime bien savoir la raison d’un rituel, connaître son histoire. Par exemple, le titre « Sunwise » de mon nouvel album fait référence à un rituel qui n’existe plus [1]. On peut se demander quelle était sa raison d’être. Mais les rituels sont liés à la répétition, à la méditation. Et cela, c’est directement connecté à mon état d’esprit lorsque je joue de la musique. Cet album célèbre l’hiver, le froid qui s’installe et le besoin de se replier sur soi-même. Je rends hommage à la Cailleach, sorcière de l’hiver du folklore gaélique ».

La musique qu’elle joue prend souvent la forme d’un drone autour duquel tournent des séquences mélodiques minimalistes, évoquant un tunnel et des spirales. « C’est typiquement comme cela que la cornemuse sonne visuellement. Une ligne et des cercles. Il y a la séquence harmonique et le drone en mouvement constant. Même lorsqu’il y a une seule note. D’ailleurs, la première pièce de mon disque « Dùsgadh/Waking » ouvre sur un drone d’une seule note. Mais on y entend d’infimes nuances harmoniques. Comme une ligne droite entourée de petits cercles. »

Brìghde Chaimbeul © studio-pramudiya-npi_for_monheim-triennale

En tant que compositrice et artiste, elle utilise des field recordings, des enregistrements d’archives, des images vidéo projetées sur scène, de la danse, etc. Ses performances sont pluridisciplinaires et très ancrées dans la tradition. On y entend des voix déclamer le gaélique, comme une mélopée poétique et musicale. « Les musiques traditionnelles ne survivent que grâce à la transmission. C’est important de faire passer le message d’une génération à l’autre. Je sais que ma langue et ma culture sont en danger, par exemple. Il faut la maintenir et la transmettre. La transmission orale est primordiale. C’est une culture qui a été souvent attaquée, rejetée. Il faut préserver et rendre hommage à celleux qui nous l’ont transmise. Et d’une manière plus large, écouter ces voix parler et chanter en gaélique, c’est simplement beau. Les vieux enregistrements d’archives craquent, le son est authentique. Il y a une couleur unique. Et les archives sonores sont vraiment le meilleur endroit pour trouver du nouveau matériau musical ! »

La tournée qui commence pour Brìghde Chaimbeul passe par l’Irlande (début septembre), le Royaume-Uni (fin septembre) et se poursuit tout le mois d’octobre en Europe, en passant par la Belgique, la France, les Pays-Bas, l’Allemagne, etc. avant de se terminer en novembre par une douzaine de dates aux USA. En ce qui concerne la France, elle se rappelle y être venue, il y a longtemps. Une fois à Brest et une autre à Lorient, pour le festival Interceltique, comme membre d’un pipe band.

L’exploration des sons, des idées et des collaborations est sa ligne de conduite et nous promet de belles surprises, assurément.

par Matthieu Jouan // Publié le 14 septembre 2025
P.-S. :

[1Le deiseal, qui consistait à tourner dans le sens des aiguilles d’une montre autour d’un sujet pour provoquer la bonne fortune.