Monheim Triennale, un OVNI sur le Rhin 🇩🇪
Cette année, la Triennale bouclait une seconde édition avec The Festival, son troisième volet.
© Monheim Triennale
Avec autour de 45 concerts, du solo intimiste dans une petite chapelle aux grands ensembles sur la scène principale, le festival se vit à un rythme soutenu et dense, pendant 5 jours. Par chance, tout se fait à pied, quasiment. Cette édition 2025, dernier volet de la seconde triennale, est donc l’aboutissement de six années fantastiques tournées vers la création, l’échange et la découverte.

- Brìghde Chaimbeul, Shahzad Ismaily © Monheim Triennale
Avec son principe de direction artistique collégiale, [1], le directeur de la Triennale, Reiner Michalke, a pu faire son choix parmi des centaines de noms d’artistes du monde entier, en réduisant la liste à 16 noms (les artistes Signature), peut-être la partie la plus dure de tout le travail. « C’est la première fois que je peux travailler de façon pyramidale, avec un groupe de curateur·trices. Comment prétendre programmer les voix les plus intéressantes de la musique contemporaine dans le monde entier en travaillant seul ? C’est impossible. D’autre part, en tant qu’homme blanc âgé et européen, j’ai un regard sur le monde bien spécifique. J’ai donc aussi besoin de regards d’autres personnes très différentes. Cette expérience est fantastique : les discussions, le choix des artistes, les découvertes, c’est super. »
Ces 16 artistes ont donc passé l’édition The Prequel en 2024 à se découvrir, à se rencontrer et à essayer différentes combinaisons musicales. On peut retrouver un aperçu de cette édition dans ce compte-rendu. Cette année, l’édition The Festival présente les propositions artistiques dans leur forme aboutie, qu’elles soient le fruit de rencontres lors de la Triennale ou celui d’un travail personnel sur le long terme.
En ce qui concerne les concerts, sur la petite trentaine entendue, une bonne dizaine sort du lot, soit par une particulière qualité, soit par l’originalité ou encore la puissance émotionnelle.

- Muqata’a & Fairouz Hasan © Niclas Weber- Monheim Triennale
Sur le plan politique et sociétal, la Triennale de Monheim est un lieu d’expression libre et militante. De nombreux·es artistes queers et non-binaires se produisent sur scène, de nombreuses nationalités se télescopent, dont quelques musicien·nes palestinien·nes en état de colère sourde. L’un deux me confie : « pendant que je joue ici, ma famille meurt là-bas, un par un ». [2]
Il n’est pas étonnant que dans cet environnement ouvert et tolérant, naissent et prospèrent des projets illustrant les turbulences de l’âme humaine, des plus oniriques aux plus sombres.

- hubris © Niclas Weber - Monheim Triennale
Avec HUUUM, ce sont les continents qui se retrouvent telle une Pangée musicale. Ce projet est porté par l’une des artistes Signature, Rojin Sharafi, originaire d’Iran. Accompagnée par son compatriote Omid Darvish à la voix, la Taïwanaise Ya-Nung Huang qui joue du suona (famille du hautbois) et le Burkinabè Louis Sanou aux percussions (djembé, dun dun). Il s’agit d’un moment d’improvisation et de psalmodie qui prend la forme d’une longue transe aux accents carnatiques, pleine de couleurs rarement mélangées. Un assemblage puissant et corsé.
Le guitariste australien Oren Ambarchi est venu présenter son projet Hubris (sorti en 2016) pour la troisième fois sur scène en dix ans. Le personnel change au fil du temps et cette fois, la longue suite d’un seul tenant, véritable tunnel sonore, est le fruit de Konrad Sprenger (pc), Sam Dunscombe (bclar), Mats Gustafsson (bsax, fl), Jules Reidy, Phillip Sollmann, Fredrik Rasten, Marcus Pal (eg), Johan Berthling (ebass) et Will Guthrie, Andreas Werliin (d). Une rythmique courte qui tourne en boucle, de petits artéfacts sautillants, des prises de paroles successives et enflammées, la musique prend de l’épaisseur et de l’ampleur au fil du concert, jusqu’à terminer en mur de son, solide et crépitant. Une grosse averse orgiaque et sonore qui débouche les orifices, de toutes sortes.
The Mayfield est le projet de l’artiste Signature Heiner Goebbels et regroupe, autour de son piano, les percussions de la Française Camille Emaille, le saxophone de Gianni Gebbia, la guitare de Nicolas Perrin et les ondes Martenot de Cécile Lartigau. Un savant mélange de sonorités et d’expériences électro-acoustiques, avec une certaine douceur.
Le duo Darius Jones (sax) et Tyshawn Sorey (d) a fait le plein. Les échanges sont acérés, entrecoupés de nombreux silences. Le morceau monte en puissance, par paliers. Sans techniques étendues, ils improvisent avec des timbres classiques et des idées d’avant-garde. L’énergie et la chaleur irradient le duo.

- Peni Candra Rini © Niclas Weber - Monheim Triennale
La soirée du samedi a été le théâtre de surprenantes propositions. D’une part Allegories of the Southern Sea, un projet de l’artiste Signature Peni Candra Rini, artiste et chercheuse indonésienne, déployé en première mondiale. D’autre part, silver through the grass like nothing, sorte d’oratorio de l’artiste yuniya edi kwon (violon et voix).
Le premier projet mélange les traditions javanaises de théâtre d’ombres et de musiques hybrides. Beaucoup de percussions, de sonnailles diverses et d’électronique supportent et entourent les textes déclamés, chantés et hurlés de la maîtresse de cérémonie. La scène est arrangée en petit salon de musique avec une toile de fond pour projeter les personnages en ombre et leurs histoires. Sans comprendre un mot de ce qui se dit, on se laisse emporter par la musique, la gestuelle, les sourires entendus des artistes sur scène et cette énergie débridée.
Le second, bien plus tendu et tout en introspection, tient du rituel classique. Les cordes (yuniya edi kwon, Henry Fraser, Joanna Mattrey, Tomeka Reid et Darian Donovan Thomas) produisent un bourdonnement impromptu soutenu et zébré par les percussions (Nava Dunkelman et Dudu Kouate). Les partitions de grande taille sont autant de directions possibles pour raconter au fil du concert les aléas d’une vie, celle de son auteur·trice. En puisant aussi bien dans la tradition bouddhiste que dans la musique contemporaine, yuniya edi kwon cherche (en première mondiale) une voix nouvelle pour exprimer et guérir ses souffrances passées.

- yuniya edi kwon © Niclas Weber - Monheim Triennale
Monheim Triennale est un endroit propice aux performances solo (dans la chapelle) et aux duos. Celui réunissant les Palestinien·nes Muqata’a (elec) et Fairouz Hasan (vidéo) a été le plus marquant. Le mélange d’images et de sons épars, comme un kaléidoscope, évoque sans fausse pudeur la situation actuelle à Gaza et en Cisjordanie.
Enfin, il faut parler des cinq concerts donnés par la joueuse de cornemuse écossaise Brìghde Chaimbeul, artiste Signature.
En duo, avec le multi-instrumentiste omniprésent Shahzad Ismaily pour un moment d’élévation, de drone minimaliste envoûtant devant un parterre debout et ondulant. Une musique faite de traits et de cercles, énigmatique.
En duo toujours, dans la chapelle, avec la vocaliste Julia Úlehla, une performance qui manque de cohérence, un rendez-vous manqué.
En trio, avec le trompettiste Peter Evans et l’artiste électronique Anushka Chkheidze. Autour d’une impulsion rythmique circulaire, le drone de la cornemuse tient une corde qui sert de guide-file aux improvisations de Peter Evans. La moindre fluctuation, la moindre variation du bourdon est sujette à interprétation. On ressent une grande concentration dans cet échange minimaliste.
A l’invitation de la chorale d’hommes de Monheim qui a travaillé des chants folkloriques écossais, elle a accepté de les rejoindre et de les accompagner dans l’église de la ville. Étrange combinaison que ce groupe d’Allemands chantant avec un fort accent et la musicienne repliée sur l’instrument en accompagnatrice.

- Where the Veil is Thin © Niclas Weber - Monheim Triennale
Mais c’est le programme qu’elle porte qui a marqué les esprits. Where the Veil is Thin était présenté pour la première fois en Allemagne. La musicienne est en fond de scène, accompagnée par Jamie Murphy à la uilleann pipe. Sur scène - d’abord sous un drap - la danseuse Molly Scott Danter (originaire comme Chaimbeul de l’ile de Skye) et deux artistes visuels John Smith et Jonny Ashworth filment la danse, projettent des images et éclairent l’ensemble de la performance.
Il s’agit avant tout de musique de drone, de réminiscences gaéliques, de gestes et de temporalité. On entend des voix, des enregistrements d’archives, on suit les circonvolutions dansées d’une main, d’un bras. La musique et les effets sont hypnotiques et semblent remonter de sous la terre. Le spectacle évoque l’arrivée de l’hiver et l’engourdissement du monde. Soudain, alors que les mélismes purs des cornemuses virevoltent toujours, les deux musicien·nes et la danseuse se lèvent et, tout en jouant, descendent de scène et traversent la salle, en procession lente et grave, pour disparaître en coulisse. Laissant un silence planer et la salle engourdie. Magistral.
Cette Triennale met en avant la petite ville de Monheim, en rive du Rhin. Son maire, Daniel Zimmermann, en est l’inventeur. Il a porté les projets, assuré le financement et garanti la liberté artistique de cette manifestation. L’artiste en résidence, le contrebassiste Achim Tang, est même venu s’installer à Monheim pour être au cœur de la ville et monter les projets collaboratifs qui ont réuni les artistes Signature et les habitant·tes : orchestres de jeunes d’école de musique, chorales d’hommes et de femmes.

- Darius Jones, Tyshawn Sorey © Niclas Weber - Monheim Triennale
Enfin, Reiner Michalke (qui dans une vie antérieure a présidé à la destinée de Stadtgarten à Cologne et du Moers Festival) invente avec cette Triennale un modèle idéal pour la création artistique : un lieu calme et ouvert, un temps long et cyclique, une liberté absolue. « Je ne considère pas Monheim Triennale comme un festival de jazz allemand, mais international. D’ailleurs, je ne considère pas l’Allemagne non plus. Je regarde le monde, et je vois les différences entre l’Europe et les autres continents. »
En termes de financement, si l’Allemagne a largement soutenu le monde de la culture pendant la pandémie du COVID, l’alternance avec des forces politiques conservatrices peut tout remettre en question du jour au lendemain. « Mais Monheim fait figure d’exception sur tous les plans. Je ne connais pas d’autres petites villes dans le monde qui soutiennent la culture contemporaine comme le fait Monheim. C’est le maire qui le souhaite, qui soutient cette conception. C’est un modèle de maire. Il est social, solidaire, il gère la ville pour le bonheur de ses habitant·es. Il a fait en sorte d’attirer des entreprises à Monheim pour financer les projets avec les taxes récoltées. Et le festival permet de faire connaître Monheim dans le monde. »
Lorsque le maire a demandé à Reiner Michalke de travailler sur la Triennale, ce dernier lui a répondu : « Vous êtes sûr ? Moi, je programme de la musique improvisée, d’avant-garde. De la musique dure, difficile, moche ! Les gens n’aiment pas vraiment cette musique. » Daniel Zimmermann a répondu qu’il ne voulait pas d’un énième festival de jazz mais d’une manifestation unique, rare et pointue. Dont acte.

- Reiner Michalke © Monheim Triennale
Pour la première fois de sa longue vie de producteur, il a demandé un gros budget et l’a obtenu sans conditions. « Pour la première fois aussi, je peux mener à bien mon projet sans aucun compromis. Je n’ai pas à me préoccuper des recettes de billetterie ni à chercher à plaire. Avec ce budget, j’aurais pu inviter n’importe quelle superstar du jazz et faire le plein. Mais quel intérêt ? » Ceci dit, la Triennale fait le plein sur tous les concerts. La vente de billets a été suspendue et il arrive qu’il faille écouter les concerts depuis l’extérieur de la salle…
Le public vient de partout, d’assez loin même. Les projets du festival avec la population maintiennent le lien et progressivement amènent le public local aux concerts. « Nous avons un problème avec le bateau qui sert de scène » regrette Michalke. « D’abord parce qu’on est sujet au niveau du Rhin qui ne doit être ni trop haut ni trop bas, ensuite parce que sur le plan métaphorique, on dirait un OVNI qui accoste, libère une faune étrange et bigarrée pendant 5 jours et repart comme il est venu. C’est pourquoi la ville construit un grand complexe culturel qui pourra accueillir le festival, entre autres évènements. »
Mais le maire Daniel Zimmermann ne se représente pas aux élections, il souhaite passer à autre chose. Le sort de Monheim Triennale est donc entre les mains du prochain conseil municipal et rien n’est joué politiquement. Aussi, on ne sait pas encore de quoi sera fait l’avenir du festival qui se joue ce jour, 14 septembre 2025 dans les urnes de la ville [3]

