Moers Festival se recentre 🇩🇪
Il était une fois, un festival (pas) de jazz…
© Dennis Hoeren
Avec une thématique empruntée aux contes de fées et autres histoires fantastiques et moralisatrices, Tim Isfort, le directeur, a une idée derrière la tête.
Le festival utilise la figure de Donald Trump comme fil conducteur satirique pour explorer la frontière fragile entre fiction et réalité politique. À travers des mises en scène parodiques (sur écran géant, dans les hauts-parleurs et même dans l’orchestration) l’événement transforme le président en un archétype du monstre de conte de fées afin de dénoncer ses outrances. Il s’agit avant tout de combattre l’indifférence en provoquant une réaction émotionnelle forte, quitte à susciter une certaine hostilité au sein du public.

- Evi Filippou © Dennis Hoeren
Pendant cinq jours, du 21 au 25 mai, le festival revient au centre-ville et s’installe sur la Kastellplatz, à proximité du château. Cette édition met particulièrement l’accent sur les États-Unis et l’Afrique de l’Ouest (Togo, Bénin, Ghana).
Le festival célèbre également le centenaire du modernisme en consacrant un cycle aux compositeurs Morton Feldman et György Kurtág (en laissant de côté les deux figures imposées, John Coltrane et Miles Davis).
L’improvisatrice en résidence, Evi Filippou, assure la transition entre composition et expérimentation avec son ensemble InEvitable.
Enfin, le village du festival, toujours là et en accès gratuit, propose son marché artisanal et une offre culinaire internationale variée. Quelques moments d’échanges ont eu lieu, comme des tables rondes ou encore l’étonnant entretien entre Tim Isfort et le compositeur György Kurtág, qui répond à ses questions depuis sa chambre au Budapest Music Center où il vit, projeté sur l’écran géant. À Moers, on s’exprime, on s’indigne, on critique, tout sauf l’indifférence et le silence complice. Et comme à son habitude, l’équipe de Moers a truffé la zone festivalière de pancartes, panneaux, décors, mannequins habillés en agneaux, nacelles avec scène ou éléments de décors, stands divers… c’est un joyeux bordel. En arrivant sur les lieux, j’entends le trompettiste Bart Maris, perché sur une des nacelles au-dessus du public, jouer quelques improvisations bondissantes dont il a le secret. Bienvenue à Moers.

- Senyawa © Dennis Hoeren
Parmi les moments marquants de la programmation musicale, retenons Gellért Szabó et l’Ideal Orchestra, une surprise. Sa pièce « Der Moderne Mensch und der Heilige Berg », a été un moment d’éruption et de bascule. Une direction théâtrale et colérique, une musique massive et dramatique, un dialogue à distance entre l’orchestre sur scène et un chœur dans une église, retransmis en duplex sur l’écran géant, tout était intense, engagé et marquant.
Senyawa, un duo indonésien qui manipule la voix, le rythme, l’électronique avec un instrument unique et artisanal, a provoqué un tumulte artistique. Entre musique metal (on pense à The Hu) et drone industriel, leur exploration mène à la transe et peut-être à la folie douce…

- Seperewa Agofoma © Dennis Hoeren
Le Togo était représenté par différents projets, dont la conteuse Félicité Notson Kodjo-Atsou. Notamment Kojo Electro, un ensemble belgo-togolais sur la grande scène. Le mélange de l’improvisation, des différents rythmes syncopés, de la voix et des percussions est réussi. Tout au service de la musique, l’ensemble - qui comprend aussi Laurent Blondiau à la trompette, Grégoire Tirtiaux aux saxophones (vu au baryton dans le Red Desert Orchestra d’Eve Risser), Lara Rosseel à la basse électrique - se lance dans une musique cérémonielle moderne. Les instruments sont souvent couplés à des effets électroniques, ainsi que la voix, pour produire un halo qui vient nimber cette transe répétitive qui gagne le public. La danse est irrésistible et le concert se termine avec le public dansant sur la scène au milieu des musicien·nes !
On a pu écouter le duo ghanéen Seperewa Agofoma, un père et sa fille, jouer avec sérénité de belles mélodies harmonisées et accompagnées de la harpe-luth seperewa à la caisse carrée typique. Un autre duo, formé de la conteuse togolaise Kodjo-Atsou et de Roger Atikpo à la kora, a enchanté la petite scène de verdure avec une histoire de village, d’eau et d’oiseau d’or. Un conte musical et théâtral.

- Joy Guidry © Dennis Hoeren
À seulement 19 ans, la trompettiste Skylar Tang (en quartet) a livré une prestation classique mais inventive, avec un hommage à Miles Davis. C’est une musicienne pleine de promesses qui doit trouver sa propre voie. Quant à la jeune Joy Guidry, bassoniste américaine, son solo (assise devant ses machines) est basé sur des boucles qu’elle superpose dans une esthétique romantique et suave, sucrée même.
Parmi les groupes en tournée, on retient le trio Angelika Niescier (sax), Tomeka Reid (cello) et Eliza Salem (batterie). La cour du château est archi bondée, les trois musiciennes sont au centre et jouent leur répertoire avec plaisir et énergie. Cette combinaison de timbres et les compositions politiques de Niescier donnent à cette musique une force mordante et une grande cohésion.
La chaleur et le soleil se font sentir à Moers, mais moins qu’en France où la canicule anormale fait rage. Le soir, il fait un peu plus frais lorsque le quartet Bonbon Flamme s’installe sur scène. En rond, face à face pour mieux interagir, ils attaquent avec leur folie sucrée et leur énergie rude. Voix aiguës, guitare saturée, rythmes puissants et humour ravageur, Bonbon Flamme réveille le public qui en redemande.

- The Dwarfs of East Agouza © Dennis Hoeren
Nicole Mitchell est à la tête d’un groupe de musiciennes et propose un mélange de poésie, de spoken word politique et onirique mais avec une musique pleine d’aspérités, de mouvements intérieurs et de scories accrocheuses. Lorsque la flûtiste chante, elle fait penser à Wanda Robinson pour la diction. Black Earth Sway, c’est le nom du projet, colle parfaitement à cette esthétique ancrée dans la culture musicale africaine américaine, un féminisme militant et sa signifiance (signifying).
Maurice Louca est un musicien versatile qui est membre d’un trio pour le moins étonnant, The Dwarfs of East Agouza. Une histoire de voisinage dans un quartier du Caire qui se termine (bien) par un groupe d’improvisation. Un son épais et dense, chaud mais posé, avec des éclats pétillants à la guitare (Sam Shalabi) et au sax (Alan Bishop), enrobé par l’électronique nébuleuse de Louca. Assis, semblant ailleurs, les musiciens sont dans leur monde, qui se colore de saillis orientales, modales et vocales. Une belle surprise.
Deux batteurs ont marqué le festival par leurs performances solos : Chris Corsano et Ches Smith. Corsano a joué un set avec créativité et grande concentration, usant d’électronique, soufflant sur les peaux, avec des sons rebondissants. Smith a déroulé une narration magique utilisant une vaste palette de couleurs sonores, dont un gong et un carillon tubulaire. Après une entrée en matière très dynamique, il enchaîne des séquences séparées, comme des diapositives. Il combine un timbre et une attaque, joue avec quelques instants et en change. Très impressionnants tous les deux.

- Luis Lopes © Elmar Petzold
La résidence d’Evi Filippou est un succès. La vibraphoniste et percussionniste s’est même installée à Moers pour une année. Avec son identité artistique hybride, elle jette un pont entre composition et expérimentation. On l’a vue, au cours du festival, aussi bien au vibraphone, aux percussions, à la batterie qu’au chant. Que ce soit lors des ateliers avec les enfants, avec son propre groupe InEvitable ou en session d’improvisation libre, sa présence a été collaborative et rayonnante. Son projet InEvitable extended, qui rassemble huit musicien·nes, a été un moment de virtuosité et de pure joie, largement partagée par le public. Un grand bazar à la Zappa, où tous les genres se mélangent (jazz, ragtime, blues, folk grec, chanson et humour). Voilà déjà cinq ans que la musicienne a fait la UNE de Citizen Jazz, sa découverte au sein de l’orchestre de Chris Dahlgren laissait entrevoir une trajectoire affirmée, nous y avons cru. Un pari gagné.
Enfin, Moers est aussi le lieu des rencontres improvisées. Si la scène Annexe qui était le lieu d’expériences musicales inédites, n’existe plus, il reste les Moers Sessions, où les artistes programmés peuvent se retrouver improviser ensemble. Dans la cour du château, extrêmement minérale, le soleil rôtit le public attentif. Les places sont rares, même debout. Les quelques sièges sont réservés longtemps en avance et le graal, un siège à l’ombre, est une quête impossible.

- Tomeka Reid © Elmar Petzold
On a pu y entendre Valentin Ceccaldi (cello) avec Daniel Glatzel (sax) et Bárbara Cotrim (violon), un trio qui a trouvé très vite ses marques, l’équilibre nécessaire pour jouer sur les rythmes. Autre grand moment, le concert réunissant Tomeka Reid (cello), Angelika Niescier (sax), Luis Lopes (guitare) et Evi Filippou (vibraphone). L’entente est magnifique, comme une évidence. Les timbres se fondent en une douce harmonie, le coupant s’émousse, l’arrondi se biseaute, autant de mariages heureux que de combinaisons possibles entre les musicien·nes.
Le bilan de la 55e édition du Moers Festival est marqué par des chiffres records. Plus de 20 000 visiteurs par jour, pendant 5 jours, avec 100 performances artistiques (sans oublier les Pianomobil, ces petits véhicules qui transportent des musicien·nes à travers la ville, mini-scènes itinérantes). Et comme à chaque fois, on revient en regrettant de ne pas avoir pu assister aux autres concerts, ceux qui se donnaient ailleurs et en même temps.

