Chronique

Claude Tchamitchian Quartet

Ways Out

Claude Tchamitchian (b), Rémi Charmasson (g), Régis Huby (vl), Christophe Marguet (d)

Label / Distribution : Abalone

Ways Out ou l’effet papillon.

« Ways Out », le titre qui ouvre l’album, suggère un battement d’ailes de papillon, une plainte à l’archet, une mélodie secrète et révélée qui s’élève doucement, comme une volute. Dans les aigus, Tchamitchian est un orfèvre, un pinceur de cœurs, son archet tire de sa contrebasse des sonorités bouleversantes. Bientôt rejoint par la paire Charmasson / Marguet, le mélisme d’introduction prend une forme cylindrique, entraînant dans son sillage le violon d’Huby, acéré et énergique. Le battement d’aile, procédant selon le principe de Lorenz, finit alors en tornade. Une tornade énergique et tout en effets ; saturations électriques, grincements d’archets, claquements de cymbales. « Ways Out » vous met K.O. dès l’ouverture du disque. Treize minutes d’intense jouissance auditive. Ensuite, telle une composition fractale chère à Mandelbrot, le cheminement se poursuit selon les paramètres du premier morceau. Les effets sont nombreux, les sonorités maîtrisées et utiles. Les mélodies (signées du contrebassiste), servent de fil conducteur aux séquences. Le reste n’est qu’improvisation, écoute, complémentarité, musique.

Les dualités sont multiples et polymorphes : jeu à l’archet ou à la main pour la contrebasse, jeu à l’archet ou pizzicato, effets électriques en sus pour le violon, picking ou saturations pour la guitare, toutes ces combinaisons se lient au gré de l’improvisation et de l’écoute, et sont également liées par la fluidité colorée du batteur. De nombreuses facettes du jazz sont présentes, si bien qu’il est inutile d’en chercher une plutôt qu’une autre pour définir cette musique, qui n’a pour seule identité que d’appartenir à un instant, un cheminement. Heureusement, gravés sur disque, fixés pour toujours, les chemins empruntés lors de l’enregistrement ne seront qu’une possibilité parmi d’autres, une possibilité d’imaginaire collectif en mouvement.

A tout moment les quatre musiciens avancent ensemble. Compacts et resserrés, ils mènent un train d’enfer. Pas d’échappées solitaires, mais des courses de relais. L’interaction entre les cordes est telle que parfois, usant d’un effet habile de camouflage, on peine à les distinguer. Chaque nouvelle proposition musicale est prétexte à un imperceptible changement d’équilibre et le module se modifie légèrement, offrant une nouvelle facette sonore, ouvrant une nouvelle voie.

Autre pièce maîtresse du disque, « Etchmiadzine » convoque, outre une construction mélodique et rythmique répétitive et entêtante, les souvenirs que le contrebassiste a gardés de sa rencontre mystique et étonnante avec la ville arménienne du même nom, siège d’une gigantesque fête religieuse. Marguet évoque les processions par un motif rythmique de marche, la contrebasse chante la mélopée, la guitare imite des cloches d’églises, puis la musique s’étire, emplit l’espace et avance, en expansion.

Le dernier morceau, « Lost By Yourself », est un point d’orgue qui crée même un effet de miroir avec le premier. Même type d’introduction à l’archet, ostinato en pizzicati, contrechant, pluies de cymbales… l’atmosphère est au calme après la tempête.

Claude Tchamitchian signe ici, avec et au nom de ses complices, un disque réussi. En proposant ce voyage dans son univers aérien et coloré, il s’impose une fois de plus comme un des musiciens majeurs de sa génération, aussi à l’aise en pilier rythmique d’orchestre qu’en improvisateur soliste de haute voltige. Ways Out a de la personnalité, aiguise les appétits, incite à la réécoute. Ways Out, dans une aussi bonne année pour la musique, confirme l’excellence de la cuvée.