Chronique

Elina Duni Quartet

Dallëndyshe

Elina Duni (voc), Colin Vallon (p), Patrice Moret (cb), Norbert Pfammater (perc)

Label / Distribution : ECM

Née à Tirana en Albanie, Elina Duni décide de suivre sa vocation artistique en Suisse lorsque sa mère, l’écrivaine Bessa Myftiu (auteure d’Amours au temps du communisme), s’y installe. Ses talents de chanteuse lui valent le soutien d’institutions telles que l’Université des Arts de Berne ou la Fondation Pro Helvetica. Elle y croise la route du pianiste Colin Vallon et y reconnaît l’alter ego dont elle a besoin pour donner naissance à ses propres compositions, dès 2005.

Depuis le somptueux Matanë Malit (« Au-delà des montagnes ») - ECM, 2012), elle montre qu’elle n’est pas seulement jeune et jolie même si, face à ses prestations scéniques charismatiques, on ne peut s’empêcher de le noter. Un atout charme qui donne envie de s’attacher à son univers. Elina Duni chante, dans sa langue natale, un répertoire de textes issus de la culture albanaise. Par charme s’entend ici beauté pudique, poétique. Nulle musique du monde revendicative, nul folkore connoté d’exotisme slave ou d’exubérance, mais une œuvre vouée à la transmission d’une langue parfois bafouée par l’histoire mouvementée des Balkans. C’est la poésie et l’urgence de la transmettre d’une manière neuve et rigoureuse qui sont au cœur de cette musique. La chanteuse danse, aussi, car les tragédies, la mort, le deuil, la guerre, s’expriment et s’expient à travers le corps. Catharsis oblige.

Duni, qui se décrit comme instrumentiste, se présente au sein d’un quartet jazz (piano, contrebasse, batterie) assez conventionnel, avec des compositions enveloppant d’évanescence la langue albanaise. Point de rythmes qui risqueraient de contrecarrer une voix navigant entre storytelling épuré et scat doux. S’inscrivant sans revendication quelque part entre Susanne Abbuehl et Youn Sun Nah, Elina Duni privilégie la co-construction dans l’instant. Les histoires d’amour, de haine, d’exil, peuvent ainsi prendre des élans inattendus. Dallëndyshe (« Hirondelle ») parle de l’impatience, du désir d’envol. Structures répétitives douces, choix mélodiques simples sont influencés par les airs traditionnels et des musiques à danser (rondes). On voudrait taper du pied.

On regrette pourtant que la musique n’atteigne que tardivement à la transe attendue (« Ti Ri Ti Ti Klarinatë »). S‘il incite parfois le quartet à la témérité – il s’autorise quelques sorties de piste qui prendront de l’ampleur sur scène (« Néné Moj ») – l’album manque de fougue, de vrai sommet ; il se maintient entre sobriété et timidité. On appréciera néanmoins à sa juste valeur l’intelligence d’une transformation qui s’opère de manière subtile.

par Anne Yven // Publié le 7 septembre 2015