Portrait

Émilie Škrijelj, accordéon et chamboulements

La musicienne et plasticienne nous ouvre un monde où les nuits sont colorées.


Emilie Škrijelj (c) Lê Quan Ninh

L’accordéon a une image souvent trompeuse : piano popu, machine à guincher. Dans les musiques improvisées et dans le jazz, de Gus Viseur à Vincent Peirani, on sait que tout cela est trompeur et bien réducteur. Depuis quelques années, nombre d’accordéonistes utilisent leur instrument comme un véritable générateur de sons, capable de transcender l’usage premier de l’outil.

Émilie Škrijelj en est un parfait exemple, que nous avions découverte avec le contrebassiste Louis-Michel Marion et qui partage souvent la scène avec le batteur Tom Malmendier. Celle qui se présente comme une « musicienne chercheuse et une secoueuse d’accordéon » est membre du quartet Nuits, récent finaliste de la septième sélection de Jazz Migration.

dessin d’Emilie Škrijelj

Mais il n’y a pas que la musique dans la vie d’Émilie, qui est également graphiste et férue de platines et d’électronique. D’ailleurs elle le dit elle-même : « J’imagine souvent dessiner avec les sons, une projection graphique qui est peut-être liée à ma formation de plasticienne. ». Une spécificité qui se prolonge sur les pochettes du label Eux-Saem qu’elle partage avec Malmendier et qui se perçoit dans sa musique, souvent abstraite et travaillée, à l’image de ce que l’on avait pu entendre dans son duo Les Marquises.

Je ne peux pas dissocier l’accordéon de mon corps

Émilie Škrijelj a une approche assez physique de son instrument, comme une prolongation d’elle-même - une démarche que l’on retrouve, par exemple, chez un guitariste comme Julien Desprez ou la bassiste Fanny Lasfargues. Émilie le définit simplement : « Je ne peux pas dissocier l’accordéon de mon corps ; je le secoue, le percute, le cogne, le frotte, le gratte... J’aborde l’accordéon comme un objet sonore et je joue avec sa matière première, ses composants : une lame métallique, une peau en cuir et du souffle. Je travaille par fréquence, lame par lame, un peu comme un synthétiseur et puis je joue avec ses surfaces multiples et sa mécanique complexe. ». C’est un jeu de piste autant qu’un casse-tête dont on tire les fils et les mailles pour reconstruire quelque chose d’absolument différent. « Je provoque aussi des accidents, j’interromps le flux, je fais sauter l’aiguille... », ce qui implique aussi d’aller plus loin que les simples boutons de nacre et le soufflet, et de confronter ses timbres à l’électronique, comme son récent solo Glitch, commandé par le festival autrichien Elevate.

L’idée est d’aller vers davantage d’abstraction, de générer des paysages chamboulés, de se rapprocher le plus possible des couleurs synthétiques et improbables de l’électronique. Elle le porte comme une devise en définissant sa pratique de l’accordéon comme une exploration de ses extrémités. C’est dans Nuits que cette idée est la plus forte, et sans doute la plus aboutie : « Dans Nuits, il y a une recherche de fusion des timbres et de trouble entre l’électronique et l’acoustique », ce qui rapproche son travail de musiciens de la scène étasunienne coutumière du label Neither/Nor qui envisage eux aussi la dichotomie entre électronique et acoustique comme une faille organique dans laquelle il convient de semer et d’hybrider. Le rôle du designer sonore Armand Lesecq est crucial dans cette recherche : « Armand puise dans nos matières en live, les traite en direct et les sample ; on fait partie intégrante de son instrument. Ensemble, on cherche à dessiner un paysage en plan-séquence ; chacun possède un ou plusieurs hauts-parleurs, Armand tient une place plus large dans le panoramique avec des enceintes placées en stéréo ou en quadriphonie et qui permettent d’ouvrir l’espace et de donner de la profondeur. »

Emilie Škrijelj (c) Arnaud Hussenot

Une direction qui ne peut d’ailleurs pas se limiter à l’accordéon : dans divers projets, on l’a entendue aux platines, à scratcher dans une démarche que ne renierait pas ErikM : « Je collectionne des vinyles depuis une quinzaine d’années. J’aime bien l’idée de travailler avec un support physique où le geste instrumental tient une place importante. Je l’aborde aussi dans sa dimension plastique, de collage / découpage du son. J’ai développé un jeu assez proche de la batterie. ».

Une batterie et des percussions avec lesquelles elle se confronte souvent, que ce soit avec Tom Malmendier ou Lê Quan Ninh, deux complices fidèles : « Ce sont des musiciens inspirants avec qui je peux explorer l’improvisation dans des contextes très différents. Avec Tom Malmendier, nous vivons la musique au quotidien notamment avec « Presque île », une série vidéo d’interventions sonores sur le paysage, notre duo électrique Les Marquises ou encore notre performance Schlag|Zeug, dessin / percussion. Ma rencontre avec Lê Quan Ninh s’est faite sur scène en trio avec Loris Binot lors d’une soirée Musique en Mouvement à Jarny en 2019. On a prolongé l’expérience en réalisant un disque à distance pendant le confinement, « Distant Numbers ». Puis on s’est retrouvé cet hiver dans les Cévennes avec Marc Namblard et Michel Doneda grâce à l’équipe des Sons d’Hiver pour une création radiophonique avec Anne Montaron, inoubliable...! »

On n’a pas fini d’entendre parler d’Émilie Škrijelj, qui déborde d’idées et de projets. On la retrouvera, si la Covid nous laisse en paix, au festival METEO dans une création avec Tom Malmendier et Mike Ladd. On peut également découvrir ses disques sur le Bandcamp du label Eux-Saem, dont Nuits est l’une des plus brillantes sorties.