Entretien

Hugues Mayot, un musicien aux grands formats

Hugues Mayot, multianchiste raconteur d’histoires et horticulteur d’arbres rouges

Hugues Mayot (c) Christophe Charpenel

Hugues Mayot fait partie du paysage du jazz français et européen depuis bien longtemps maintenant. On l’a connu dans des expériences électriques, bardées d’acidité et agressives, comme Kolkhöze Printanium ou Gleizkrew, mais c’est dans la fine équipe de Radiation 10 que son nom est devenu une évidence ; jusqu’à ce que, convié par Olivier Benoit, il rejoigne l’ONJ.
Mayot est un homme de Grands Formats, et à force de côtoyer les timbres, on en tombe amoureux. Avec Sophie Bernado, que nous avions interviewé à l’automne, il mène Ikui Doki. On le retrouve ici dans l’Arbre Rouge, orchestre où les frères Ceccaldi viennent prêter main forte à une musique pleine de poésie et marquée par les motifs répétitifs. Rencontre avec un musicien qui sait où il va, avec l’humilité de ceux qui ont un grand talent.

- Hugues, pouvez-vous retracer votre parcours en quelques mots ?

J’ai commencé la musique vers huit ans par l’apprentissage de la flûte à bec, avant de me tourner vers la clarinette (j’étais un petit gamin hyper funky). Lors d’un stage de musique alors que j’avais 14 ans, quelqu’un m’a dit « tu aimes le jazz ? Il faut que tu te mettes au sax ! ». Comme j’étais hyper crédule en plus d’être funky, je me suis mis au sax. Il faut dire que ça me pendait au nez car je n’arrêtais pas « d’emprunter » celui de ma sœur. Bref, j’ai appris en autodidacte cet instrument à l’âge de 16 ans avant de me retrouver au conservatoire de Metz un week-end par mois avec Eric Barret et de commencer à étudier le répertoire jazz standard.

Hugues Mayot (c) Michel Laborde

A 18 ans je suis rentré au conservatoire de Strasbourg, puis au CNSM de Paris un peu plus tard. C’est à ce moment que je suis rentré dans l’orchestre Le Sens de la Marche de Marc Ducret Ça a été une expérience fondatrice pour moi. Voir travailler ce mec que j’avais écouté en disque, modeler la musique, douter, laisser de la place à la créativité des musiciens pour finalement arriver à faire exister sa musique. J’ai eu l’occasion depuis de croiser pas mal de musiciens qui m’ont tous beaucoup appris : entre autres Magma, Steve Coleman, André Minvielle, Bruno Chevillon, Chérif Soumano, Osain Del Monte... Et tous les musiciens avec qui j’ai eu l’occasion de me développer depuis des années.

- Nombreux sont ceux qui vous ont découvert avec Radiation 10, mais auparavant, il y avait eu plusieurs expériences avec Philippe Gleizes et Maxime Delpierre (Kolkhöze Printanium). Quels attaches gardez-vous de ces premières années ?

Ils ont existé à peu près en même temps, je crois même que Radiation 10 a existé avant Kolkhöze Printanium. C’étaient vraiment deux projets différents : Radiation 10 c’était l’utopie de la création collective, utopie qu’on a partiellement réussi à toucher. Des heures de répétitions à faire tourner des bouts de musique, à les épuiser pour trouver leur essence, à errer, à chercher, ça fait vraiment partie de mes plus grands souvenirs musicaux, tout ça avec une sacrée bande de potes.

J’ai toujours l’occasion de jouer avec la plupart d’entre eux, notamment avec Joachim Florent qui joue dans mes deux groupes What If ? et L’Arbre Rouge. J’adore sa manière de se placer dans la musique. Il est d’une grande force de proposition, c’est un mec qui emmène la musique ailleurs, c’est ce que j’aime. Je joue également dans le groupe de Clément Janinet OURS avec la rythmique de Radiation (Manu Scarpa et Joachim Forent) ainsi que dans le projet de Fidel Fourneyron ¿Qué Volá ? avec Aymeric Avice à la trompette et Bruno Ruder. Je pense à monter un trio avec Benjamin Flament et Julien Desprez : comme ça, ça fera un bon strike, comme au bowling.

De manière générale, j’essaie de ne pas être dans une nostalgie, une envie de reproduire ce que j’ai déjà fait. J’aime bien ce qui bouge, ce qui avance, se transforme, même doucement

Kolkhöze Printanium, c’était vraiment autre chose : c’était la vision de Paul Brousseau. C’était d’une autre manière très riche car il laissait lui aussi beaucoup de place aux musiciens tout en aiguillant les choix de chacun, c’est une musique qui m’a nourri pendant pas mal d’années. Ça a été à l’origine de Gleizkrew avec Antonin Rayon et Philippe Gleizes ; il y avait aussi le United Colors of Sodom de Jean Philippe Morel à ce moment-là… On était bien énervés ! On recherchait une musique libre, sans concessions et au plus proche de ce qu’on avait dans le bide. J’ai envie d’autre chose en ce moment mais l’urgence, le besoin de sincérité, d’investissement dans la musique, d’écoute profonde, tout ça continue d’être avec moi et j’espère arrêter la musique si cela m’abandonne un jour.

- Avec l’Arbre Rouge, votre nouvel orchestre, on retrouve encore Joachim Florent. Y a-t-il dans cet Arbre des traces de radiation ?

S’il y a des traces de Radiation, elles ne sont pas dans l’esthétique, je crois - même si j’ai découvert Steve Reich avec Joachim et que L’Arbre Rouge se nourrit partiellement de musiques répétitives. Par contre j’avais envie de rejouer avec un violoncelle : j’avais peut-être inconsciemment envie de retrouver le son des cordes de cet orchestre, mais je n’y ai jamais pensé. De manière générale, j’essaie de ne pas être dans une nostalgie, une envie de reproduire ce que j’ai déjà fait. J’aime bien ce qui bouge, ce qui avance, se transforme, même doucement.

- On a le sentiment que les orchestres en grand format ont toujours été votre affaire, vous avez joué avec Sylvia Versini, dans le fondateur Le Sens de la Marche de Ducret, dans la Grande Campagnie des Musiques à Ouïr et bien sûr dans l’ONJ d’Olivier Benoit. Comment expliquez-vous ce goût pour le nombre ?

C’est vrai que j’ai fait un paquet de grandes formations, que ce soit sur la durée ou pour remplacer. Je crois que pour la plupart c’est inhérent au fait que je joue tous les saxes et les clarinettes. Les gens qui écrivent pour une grande formation sont la plupart du temps passionnés par les timbres. Avoir quelqu’un qui peut proposer plusieurs couleurs dans un orchestre, c’est intéressant pour eux. Je n’ai pour ma part jamais réellement choisi de faire une grande formation, même si c’est quelque chose que j’aime bien de par la sensation de puissance qu’on peut ressentir ou, justement, la variété des possibilités timbrales.

Ces dernières années j’ai eu plutôt envie de refaire des petites formations pour avoir plus de place pour m’exprimer, être moins dans les partitions, plus dans l’interaction. Mais les gros orchestres restent un plaisir, d’ailleurs un de mes plus gros kifs en ce moment c’est de jouer avec ¿ Qué Volá ? de Fidel Fourneyron... Et nous sommes 10 ! Niveau interaction, c’est du lourd !

¿ Que Vola ? (c) Michel Laborde

- Qu’avez-vous tiré de l’expérience ONJ ?

Ça m’a appris à jouer de l’alto ! Plus sérieusement, ça a été intéressant de voir comment fonctionne une équipe au service d’un orchestre, ça m’a aussi beaucoup appris sur la façon de gérer une équipe sur le long terme. C’est un orchestre un peu spécial dans le paysage du jazz en France, il y a une position pour le musicien qui se rapproche - je crois - de celle d’un instrumentiste classique embauché dans un orchestre. Il y a une sorte de routine pas désagréable qui peut s’installer et en même temps il ne faut pas que celle-ci soit néfaste à la musique.

C’est un équilibre à trouver à titre personnel et à l’échelle du collectif. Il y a aussi une dimension politique importante à laquelle on n’a pas l’habitude de se confronter, une hiérarchie assez claire, ce qui peut dérouter quand on a l’habitude de travailler sur un plan assez horizontal. Ça restera un moment important dans ma « carrière », ça m’a ouvert quelques portes.

- Pendant ce mandat, vous avez pu enregistrer un disque assez personnel, What If ?. Pourquoi ce choix en particulier ?

Olivier Benoit nous avait demandé de monter des petites formes et je venais de commencer un quartet avec Jozef Dumoulin qui aurait dû être le clavier de l’ONJ. J’avais trouvé que ça créait une bonne occasion de développer ce groupe. Ça faisait sens. Disons que c’était une musique qui venait complètement de moi, dans laquelle je me reconnaissais entièrement. Je remercie encore Olivier et toute l’équipe de l’AJON de m’avoir aidé à enregistrer ce disque.

- La dimension narrative a-t-elle une importance cruciale dans votre musique ?

Je crois que oui : j’aime les musiques qui racontent une histoire. J’aime de plus en plus la chanson, je suis attiré par la voix de manière générale, ce que j’essaie de faire quand je joue c’est chanter, chanter, chanter. Hurler parfois aussi ! Murmurer, acclamer, implorer, prier (de manière tout à fait athée) etc… donc oui, conter, ça me plaît.

D’un autre côté j’aime aussi les choses abstraites, les tableaux (au sens d’une image musicale), le flou, le mystère, les choses qui ne se disent pas, la poésie.

Je crois qu’on tire le meilleur des gens en leur laissant de l’espace

- Comment introduisez-vous la narration dans votre écriture, votre direction ?

C’est toujours un peu délicat de parler de « son » écriture car elle vient de tellement de musiques qui existent déjà… Je ne me considère pas comme un compositeur à part entière : ce que j’écris s’apparenterait plutôt à un prétexte, une rampe de lancement pour l’improvisation, en ce sens je pense vraiment au type de son que pourra produire celle-ci dans le cadre de la forme du morceau, voire du concert ou du disque. Dans le même temps, c’est spécialement vrai dans What If ? J’aime que le groupe chamboule les plans, tant qu’il garde à l’esprit ce dans quoi il s’inscrit.

Du côté direction, j’ai pendant longtemps parlé avec des images, des relations de personnages, quelque chose d’assez cinématographique finalement. Aujourd’hui j’essaie de moins le faire par peur d’enfermer l’imaginaire de mes compagnons. Je crois qu’on tire le meilleur des gens en leur laissant de l’espace. Je préfère laisser faire, quitte à rediriger par la suite si vraiment je ne me sens pas en accord avec la proposition.

- De Ikui Doki à l’Arbre Rouge, votre musique est fortement influencée par la musique de chambre. N’est-ce pas un paradoxe après avoir été dans des formats assez durs et électriques pendant des années ?

Je ne dirai pas qu’il s’agit d’un paradoxe, mais plutôt d’un lien de cause à effet. J’ai effectivement beaucoup joué dans des groupes électriques où pour passer il faut hurler, y aller à l’énergie. J’ai beaucoup aimé ça, j’en ai un peu moins envie en ce moment. J’ai envie de découvrir ou redécouvrir des endroits de l’instrument, des possibilités sonores que je ne pouvais pas exploiter dans ces contextes. J’ai envie de choses plus souples. Et puis, même si je n’ai jamais eu l’occasion de pratiquer la musique de chambre au conservatoire, ce sont des sons qui ont bercé mon enfance. Ma mère écoutait beaucoup de musique classique et baroque.

Mais bon, je n’ai rien contre le fait d’envoyer une bonne purée quand il faut ! Faut se méfier du loup qui dort ! Plus sérieusement, je crois que les envies évoluent tout au long de la vie : il n’est pas exclu que certaines accointances refassent surface. Je pense qu’il faut laisser tout ça ouvert, c’est le meilleur moyen pour avancer.

Hugues Mayot (c) Gérard Boisnel

- Dans l’Arbre Rouge, les frères Ceccaldi vous ont rejoint. Qu’apportent-ils de plus à votre duo rodé de soufflants avec Sophie Bernado ?

Une barbe, des lunettes, de la bonne humeur et une bonne dose d’humour et de créativité ! Ils sont super, très positifs dans le travail, très talentueux évidemment. C’est la bonne crêpe qui entoure le caramel. Cette image m’est venue naturellement : je reviens de Bretagne. Ils sont très à l’écoute, respectueux de la proposition et très créatifs.

Le fait qu’ils soient frères et qu’ils travaillent souvent ensemble les amène, je crois, à se comprendre très vite, et si ce n’est pas le cas à se dire les choses très directement, ce qui fait qu’a priori on n’avance pas dans le non-dit, comme cela peut arriver dans certains groupes. On peut travailler sainement et efficacement. Quant au langage, comme tous les musiciens que j’apprécie, ils développent le leur, mais ce qui m’importe c’est justement de le partager à l’intérieur du groupe. J’espère que c’est ce qu’on entend. J’ai toujours été assez peu emballé par les réunions d’egos, je pense que ça tue la musique. C’est fragile, la musique.

- Quels sont vos projets ?

Hormis continuer à apprendre à surfer et gagner Roland Garros, j’aimerais jouer avec What if ? et L’Arbre Rouge (avis aux amateurs de tous bords). On devrait enregistrer un nouveau disque avec What if début 2021 pour le label Budapest Music Center qui vient de sortir le disque de L’Arbre Rouge. Quant à ce dernier, le disque sort le 6 septembre à Jazz à La Villette dans le cadre de Under The Radar chez les fidèles de l’Atelier du Plateau.

Ikui Doki s’attaque au répertoire baroque et renaissance avec l’arrivée pour ce projet de la chanteuse suédoise Sofia Jernberg. On fera la création au festival Jazz d’Or à Strasbourg le 12 novembre avant de jouer au théâtre de Vanves le 15. C’est une sacrée aventure de s’attaquer à cette musique, on se sent vraiment tout petit.

Sinon, je veux continuer à travailler la musique, apprendre, découvrir, voyager avec tous les beaux groupes dont j’ai la chance de faire partie (Peemai, OURS, ¿Qué Volá ?, Pierre Durand Quartet, Spring Roll, Trojan Panda, La Campagnie des Musiques à Ouïr), et ceux qui naîtront, j’espère, ces prochaines années.