Scènes

Festival Koa Jazz 2016 (3)

Andy Emler en solo et en trio, et la projection du film « Zicocratie », de Richard Bois.


Andy Emler par Frank Bigotte

La deuxième semaine du festival Koa mettait Andy Emler à l’honneur. Lundi, après avoir passé la journée avec les élèves du conservatoire de Montpellier – une masterclass en vue de jouer avec eux jeudi en première partie de son trio – le pianiste donnait un concert solo dans la Chapelle Haute dudit conservatoire.

Lundi 2 mai – Andy Emler solo à la Chapelle Haute

Dans son élan pédagogique du jour, il prend la parole après un morceau introductif, et propose de faire « quelques exercices pour (s’) échauffer un peu ». Et de mettre son auditoire dans la confidence ; il va improviser en mode majeur, et s’il heurte une seule note étrangère à ce mode, il paiera la tournée générale ! Là, on n’entend pas la moindre limite dans son expression, malgré le cahier des charges. Un thème puis des variations ; il improvise davantage comme un organiste classique autour d’une basse continue que comme un jazzman. Il fait émerger une ligne mélodique d’un jeu d’accords très plein, en modelant toute la longueur du son dans des nappes qui suggèrent un orchestre de soufflants en filigrane. Le son est à peine croyable ; la combinaison du toucher subtil d’Emler, du son du piano à queue – cet immense Steinway, si grand qu’il aurait pu être dessiné par Tex Avery – avec l’acoustique du lieu en pierre et ses dizaines de mètres sous les voûtes.
Une pièce écrite à la manière de Ravel lui donne (soi-disant) du mal : « je suis improvisateur, alors jouer de la musique écrite, c’est très difficile ». L’audience rit, personne n’y croit. Il fait écho à son album sorti en 2013, My Own Ravel. A l’époque, Andy Emler s’était enfermé plusieurs mois pour étudier, jouer et digérer l’œuvre de Ravel, après quoi il en avait proposé cette relecture. Ou plutôt cette opinion. Comme si plutôt que de jouer Ravel, il exprimait les sentiments qu’il éprouve pour lui.


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Andy Emler (par Frank Bigotte)

Les facéties s’enchaînent ; il lève la main et d’un geste secret fait imiter le chant des cigales aux élèves du conservatoire dispersés dans le public. Ou dans son jeu des citations auquel il se livre sans cesse, dissimulant par exemple le thème de Star Wars dans la « Sonate au Clair de Lune » de Beethoven.
Quel que soit le répertoire, sa musique semble en mouvement. On dirait qu’elle décrit quelque chose qui avance. A la fin du concert, le constat est lourd : pas un accroc, le public pourra attendre longtemps sa tournée générale.

Mardi 3 mai – Projection du film « Zicocratie » au Cinéma Diagonal

Quelle belle idée que celle de projeter ce film entre deux concerts d’Andy ! Richard Bois a réalisé Zicocratie en 2013, avec la volonté de confronter les fonctionnements – et en particulier l’exercice de l’autorité - d’un groupe de musique et ceux d’autres corps de métiers. Il est donc venu filmer Andy Emler et le MegaOctet en répétition et enregistrement de l’album E Total, et aux premières représentations. Et pour débattre des agissements évidemment tyranniques et dictatoriaux d’Emler sur ses troupes, il est venu accompagné de professionnels de différents milieux. Communication, sports de haut niveau, bâtiment, politique ; tout ce qu’il y a de plus éloigné de la musique - jusqu’à un militaire.
Finalement, tous constatent assez rapidement que s’il y a un chef, il n’y a pratiquement aucune notion d’autorité dans cette formation. Les partitions ressemblent plus à des propositions qu’à des sommations, toute suggestion du petit personnel est la bienvenue et sera sérieusement étudiée par le patron (et finalement par chaque ouvrier puisque chacun a voix au chapitre). Emler a recruté des gens qui, non contents d’être à peu près les meilleurs musiciens français, sont chacun leader dans leur propre groupe. Comme le dit justement Thomas de Pourquery : « Andy, on lui fait confiance, et on sait tous l’énergie que demande un rôle de leader. Donc on ne fait pas chier ». Un professionnel s’étonne de voir que la musique écrite est remise en cause par plusieurs instrumentistes, et compare : « Quand j’envoie une circulaire à mes employés, si chacun discute des mots que j’ai choisis, on ne s’en sort pas » ! Mais la confiance va dans les deux sens, et le Président-Directeur-Général du MégaOctet sait avec qui il travaille. Il sait que ses salariés peuvent avoir des suggestions extrêmement avisées, susceptibles d’enrichir la musique et l’équipe qui la joue.


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Claude Tchamitchian (par Frank Bigotte)

Pour résumer, l’intérêt du film n’est pas tellement dans ces comparaisons qui n’ont en fait que peu de sens. Ce qui captive vraiment, c’est d’assister au travail de fabrication d’une telle œuvre. C’est de voir ces personnalités, toutes plus fortes les unes que les autres, ciseler un répertoire pointu et complexe, et dans quelle ambiance. De comprendre les caractères de chacun, et d’entendre sonner les tempéraments. De voir leur humour constant, de palper cette bienveillance omniprésente, d’apprécier l’importance des rapports humains dans leur travail. De les rencontrer un peu, en somme. On entre d’une certaine manière dans leur intimité, on se retrouve témoin de moments de doutes ou de difficultés, et il y a parfois une légère sensation de voyeurisme.
Toujours est-il qu’en sortant du film on veut (ré)écouter l’album. Non pas pour l’entendre, mais pour entendre ceux qui le jouent.

Jeudi 5 mai – Emler Tchamitchian Echampard Trio à la MPT Voltaire

Pendant cette année 2016, Montpellier a eu la chance de recevoir tour à tour Claude Tchamitchian, puis quelques mois plus tard Eric Echampard, et enfin Andy Emler. A chaque occasion, l’artiste donnait une masterclass au conservatoire, puis un concert solo le soir même. Ces trois événements ont été marquants par leur qualité et leur singularité ; les solos d’Echampard sont rares et valent vraiment la peine d’être entendus. Tchamitchian, un peu plus coutumier de la chose, a toujours une façon particulièrement gracieuse de faire sonner son instrument, qu’il projette le son avec une puissance redoutable ou qu’il murmure délicatement des traits pianissimo. Et puis Emler…
Il était notamment passionnant de les entendre à tour de rôle parler de leurs expériences communes, et d’en avoir ainsi les différents points de vue. Leurs différentes approches de la musique au sens large du terme, aussi.


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Eric Echampard (par Frank Bigotte)

Ce jeudi 5 mai, on put enfin entendre l’union de ces trois individualités. Après la restitution de la masterclass du pianiste, où les élèves ont été successivement dirigés par eux-même, par Andy Emler, puis par Andy Emler et Serge Lazarevitch (qui est à la tête du département jazz du conservatoire) en même temps, le leitmotiv de l’improvisation est clairement établi. Les élèves du conservatoire sont d’ailleurs montés sur scène sans avoir la moindre idée de ce qu’ils allaient jouer.

Là-dessus, le trio E.T.E. fait son entrée. Si une considération personnelle est permise, je dirais que c’est là le point culminant du festival Koa.
Les trois musiciens ont en commun cette maîtrise du son à toute épreuve. Tout est toujours fin et soigneusement pesé, que ce soit d’une lourdeur extrême ou plein d’espace et éthéré. Il ne s’agit pas seulement de modeler le son en agissant sur l’attaque, sur le phrasé ou le volume. Le trio a aussi un pouvoir sur les harmoniques émises, sur la résonance. Il continue de pétrir le son après qu’il a été joué, il sculpte les ondes sonores jusque dans leurs échos et pendant tout leur parcours jusqu’à nos tympans.
Une bonne partie du répertoire est extraite de leur disque Sad And Beautiful, sorti en 2013. Dans cette musique, les thèmes sont plutôt simples, et leur permet un espace d’expression qui semble illimité. Eric Echampard, dans « Tee Time », crée des nappes métalliques avec ses balais, ses cymbales vibrent sans discontinuer et il n’y a plus d’impact. Obsessionnel du son, il ré-accorde sa caisse claire dès que l’occasion se présente. Dans « Quelque chose à dire », Claude Tchamitchian sollicite les harmoniques de sa basse et lui donne l’air d’une guitare saturée. Puis il lance une ligne répétitive, presque monocorde, sur laquelle Andy Emler vient poser des accords. Ceux-ci donnent corps à la ligne de basse et la font changer de couleur, comme un paysage qui ne montre pas la même chose en fonction de la position du soleil. Soudain, une envolée brutale provoque leur suée, on ne voit plus les bras du batteur tant ils vont vite et frappent fort. Puis tout aussi brutalement tout s’arrête, et quand le son disparaît il ne reste plus qu’une mélopée aiguë et douce au piano, qu’on prendrait pour une boîte à musique.
Pendant le jeu, leurs yeux clos en permanence ne s’ouvrent que pour se regarder et se marrer, quand l’un ou l’autre fait le pitre. Entre les morceaux, un ballet de serviettes essuie les fronts et Andy Emler a toujours le mot pour faire rire son auditoire.
Il n’occupe pas l’espace de la même manière selon la formule ; plus il est seul (en concert solo ou lorsqu’il prend un chorus avec le trio), plus ses racines classiques remontent à la surface. Et inversement : en trio c’est le jazz qui ressort, comme si Echampard et Tchamitchian mettaient en lumière cet aspect de sa musicalité.