Entretien

Guillaume de Chassy, défricher à l’écart du monde

Guillaume de Chassy évoque l’Âme des Poètes.

Guillaume de Chassy (c) Gérard Boisnel

Guillaume de Chassy est de ces musiciens qui savent se construire un univers. De Mompou à Schubert, on pourrait imaginer que le pianiste, féru de musique classique, avait tout un sillon tracé à labourer. Mais la facilité n’est pas le choix artistique de de Chassy qui aime à pérégriner dans des zones à défricher. Passionné de mélodie et féru de l’histoire des musiques populaires, celui qui a participé à Chantons sous les bombes avec Daniel Yvinec ou a réalisé récemment un hommage à Barbara nous propose avec son trio Silences (Arnault Cuisinier, Thomas Savy) un programme avec Élise Caron autour des chansons d’Yvonne Printemps ou de Danielle Darrieux, entre autre. Rencontre avec un virtuose élégant et discret.

- Quand on pense à Guillaume de Chassy, on pense toujours à des ponts entre classique et jazz. Quel est votre formation ? Comment décririez-vous cet espace qui est le vôtre et dans lequel on croise de nombreux musiciens que vous avez croisés, de Paul Motian à Brigitte Engerer ?

J’ai suivi le cursus classique au conservatoire jusqu’à me faire virer en dernière année. J’avais 15 ans : « élève doué mais dilettante ». Mes profs me parlaient du piano comme s’il s’agissait d’athlétisme. Toutefois, à la maison, mes parents écoutaient Schubert, Armstrong, Barbara et Brel. C’est resté gravé en moi. Vers 17 ans, j’ai rencontré le prof qui m’a véritablement ouvert à la musique : Rachmaninov, Scriabine, Prokofiev, Ravel, Debussy. Un éblouissement.

L’année d’après, des potes m’ont fait passer des cassettes où se côtoyaient Peterson, Evans, Hancock, Corea. Autre éblouissement. Enfin, j’ai reçu le choc de Miles avec « Kind Of Blue ». Ce rapport au son, à l’espace, au minimalisme et au mystère m’a marqué à jamais.

Guillaume de Chassy “Letters to Marlene”

Plus tard encore, je faisais mes études d’ingénieur, j’ai tenté de comprendre, seul dans mon coin, la grammaire et le vocabulaire du jazz. J’écoutais, analysais, retranscrivais avec acharnement tous les enregistrements qui me tombaient sous la main. Et j’ai cherché à rencontrer des musiciens. Je me lançais avec des gens plus forts que moi et pas toujours tendres envers le débutant enthousiaste et inconscient que j’étais. Je garde de cette époque le souvenir de gamelles mémorables... mais très formatrices. Un jour, un ami batteur m’a dit : « c’est bien de travailler tes points faibles, mais pourquoi ne pas te concentrer sur tes points forts ? ». Remarque décisive !

Au fil du temps, tout en continuant à copier les maîtres, j’ai donc commencé à définir un territoire qui ne soit qu’à moi. C’était comme défricher une terre à l’écart du monde, pour y cultiver mon jardin. Un processus au long cours, qui exige humilité, ténacité... et une certaine prétention. En d’autres termes : « Je ne suis que moi mais il n’y a que moi ». Les questions centrales étaient (et demeurent) : « Qu’ai-je à raconter ? » et « Comment le raconter ? ».

Cet espace qui est le mien a surgi peu à peu de ce questionnement. Il se trouve qu’il échappe aux classifications (ce qui n’est pas toujours de tout repos). Brigitte Engerer et Paul Motian, avec lesquels j’ai eu le privilège de collaborer, avaient su créer leur monde intérieur. Depuis ce lieu inaccessible, ils s’exprimaient avec un charisme et une intégrité sans pareils. Grâce à une exceptionnelle puissance émotionnelle, ils parvenaient à communiquer une vision très personnelle, en seulement quelques notes. Loin de toute volonté de démontrer, ils étaient dans l’expression pure. Une âme tout entière qui s’incarne dans un son inoubliable !

C’est cette voie escarpée que je m’efforce de suivre.

Guillaume de Chassy

- Quelles sont, globalement, vos influences ?

Outre tous les musiciens que je viens de citer, j’ajouterai Jimmy Giuffre, Geri Allen, Wayne Shorter, Coltrane, Bartók, Brassens, Trénet, Brel, Monk, Paul Bley et Bill Frisell. La littérature et la peinture ont toujours nourri mon imaginaire. Giono, Shakespeare, Borges, Caravage, Van Gogh, Hopper, par exemple, sont des sources inépuisables d’inspiration. Enfin, marcher en montagne reste pour moi le meilleur moyen pour décanter toutes les émotions qui me traversent, en contemplant la beauté de la Nature.

- On se souvient de votre travail sur Traversées avec l’Orchestre Dijon Bourgogne, ces derniers temps vous avez fait paraître Round About Mozart avec Carmen Martinez-Pierret. Comment se travaille le matériel classique dans ces contextes ? Pouvez-vous nous parler de ce travail sur Mozart, alors qu’on vous identifie davantage à des univers proches de Prokofiev, Mompou ou surtout Schubert ?

Ces compositeurs sont ma langue maternelle. Leur grâce poétique ne cesse de m’émerveiller. Tout comme j’aime le travail de la sonorité, des nuances et des couleurs qu’ils exigent. J’ouvre des fenêtres improvisées dans les partitions, je m’approprie des fragments mélodiques ou rythmiques que je développe à ma façon, sans chercher à « jazzifier » quoi que ce soit. Mozart est d’une exigence folle. Comme pour Schubert, le moindre faux pas conduit au désastre. Avec lui, la fantaisie côtoie les abîmes de désespoir. Ce sont ces humeurs changeantes que je tente de suivre dans mes improvisations. Avec Carmen Martínez-Pierret, nous faisons des chassés-croisés (elle jouant dans le texte et moi improvisant en alternance), nous retrouvant parfois pour des pièces écrites à 4 mains.

J’ouvre des fenêtres improvisées dans les partitions


- Dans vos récents disques, Pour Barbara, ou encore le dernier, L’Âme des poètes, on constate une passion, ancienne, pour la chanson. Quel est votre rapport à l’œuvre chantée et à la poésie ?

J’adore la voix et travailler avec des vocalistes : Natalie Dessay, Laurent Naouri, Noëmi Waysfeld, David Linx, Élise Caron… La mélodie est certainement ce qui me touche le plus en musique, quel que soit le style. Une belle mélodie est une denrée rare. D’où mes affinités avec des compositeurs comme Schubert, Strayhorn, Ellington, Jobim, Trénet, pour ne citer qu’eux. S’intéresser à la mélodie (surtout classique) c’est se plonger dans la poésie. Je côtoie donc souvent Ronsard, Baudelaire ou Verlaine et, hors de toute musique, La Fontaine, à mes yeux le plus grand de tous. J’ai composé récemment une cantate pour chœur mixte, piano et percussions sur les sublimes « Poèmes à Lou » d’Apollinaire (création été 2022).

- Avez-vous eu parfois envie d’écrire des chansons, ou est-ce d’explorer le patrimoine qui reste le moteur de ce travail, y compris lorsque vous créez Shakespeare Songs ?

Je trouve très difficile d’écrire de bonnes chansons. Produire quelque chose qui soit à la fois évident, profond et universel reste un vrai défi. En revanche j’aime m’approprier les chansons de Trénet, Barbara ou des airs populaires irlandais ou danois. Les Shakespeare Songs, co-écrits avec Christophe Marguet, ont surgi des mots de Shakespeare, dits par Kristin Scott-Thomas. Ce ne sont donc pas à proprement parler des chansons, mais plutôt des mélodies instrumentales inspirées par la poésie du grand William. Andy Sheppard est notre « chanteur » idéal.

- Pensez-vous que le monde francophone du jazz exploite suffisamment la chanson française, à l’instar de ce que les anglophones font avec le Great Songbook ? Fait-on l’impasse sur de possibles standards ?

Il existe d’innombrables trésors à redécouvrir dans les chansons françaises des années 20-40, surtout reliées au cinéma ou au music hall.
D’autre part, il y a chez Trénet, Brassens, Barbara ou Misraki, des quantités de merveilles méconnues.

Une belle mélodie est une denrée rare.


- Dans la décennie 2000, vous avez enregistré avec Daniel Yvinec des disques comme Chansons sous les Bombes ou Songs From The Last Century. Est-ce que L’Âme des poètes s’inscrit dans la même démarche ?

Ce nouveau disque est en effet une célébration de la Mélodie (avec un grand M), qu’elle provienne d’une musique de film français des années 40, de Serge Prokofiev ou de Bill Frisell.
Pour tout pianiste, bien jouer une mélodie, l’habiter corps et âme, est une sorte de Graal. Le piano reste avant tout un instrument percussif et la gageure consiste à faire « oublier les marteaux ».

- Dans le quartet vous travaillez avec Arnault Cuisinier et Thomas Savy qui sont des fidèles. Comment s’est déroulé la rencontre avec Élise Caron ? Comment ont été choisies les chansons de L’Âme des poètes ?

Avec Élise, nous nous croisions depuis des années et je rêvais de travailler avec elle.
L’occasion s’est présentée avec mon idée d’hommage aux chanteuses françaises des années 20-40 : Yvonne Printemps, Danielle Darrieux, Lucienne Delyle etc. J’ai appelé Élise et il s’est trouvé qu’elle adore ce répertoire. Elle a passé une heure au téléphone à me chanter ses chansons favorites. Puis nous avons dérivé vers Trénet et Montand.

Guillaume de Chassy

Au studio, l’entente a été immédiate. Mon plus beau souvenir musical de cette sombre année 2020 restera notre version en duo de la chanson « Actualités ». Pas de répétition, première prise. Le monde poétique d’Élise est très attachant, empreint d’étrangeté, de fantaisie et de mélancolie. C’est une artiste habitée, complexe et rare.
Comme elle est aussi comédienne, elle accorde un soin particulier au texte et à l’état d’esprit de chaque chanson. Pour les musiciens qui l’entourent, c’est particulièrement inspirant.

Le trio Silences que j’ai formé il y a 10 ans avec Arnault Cuisinier et Thomas Savy fonctionne de façon quasi télépathique. Nous cherchons la même épure sonore, nous avons le même goût du risque partagé et la même double nationalité Classique-Jazz. Marcher sur un fil avec Élise et ce trio est donc un bonheur de chaque instant.

- Quels sont vos projets à venir ?

Un nouveau programme avec le chanteur David Linx et le clarinettiste Matteo Pastorino. J’ai réalisé des transcriptions pour voix de pièces pianistiques de Schubert, Chopin, Mompou, Rachmaninov, Bach, Ravel, Scriabine et Chostakovitch.
David a écrit des textes magnifiques qui relient ces musiques à l’époque que nous vivons. Matteo nous apporte un son, une inventivité et un lyrisme uniques.
Le projet s’intitule « On Shoulders We Stand » et notre disque paraîtra courant 2022.