
Hilarious Disasters
Unnatural Root
Katerina Ziabliuk (p, voc), Łukacz Jankowski (fl), Alex Clov (ts), Filip Botor (b), Piotr Szalajko (d)
Label / Distribution : Auto Productions
Tout commence par une voix de fan, captée comme une collection de chants folkloriques d’Europe Centrale. Une tournerie un peu mélancolique, un peu heurtée, comme une comptine. Très vite, la voix est remplacée par celle de la pianiste ukrainienne Katerina Ziabliuk [1]. Ici « Nichka Petrivochka » est un thème communicatif, qui passe avec beaucoup d’aisance entre la doublette rythmique constituée de Piotr Szalajko à la batterie et Filip Botor à la contrebasse et Ziabliuk au piano. Entre Lviv et Varsovie, entre deux pays qui furent jadis un seul et même, il y a une envie de danse et de fête, une manière de se dresser face à la guerre avec panache et joie, mais avec une vraie conscience du drame en cours. La flûte de Łukacz Jankowski est un feu follet, le saxophone ténor d’Alex Clov est prêt à en découdre : le quintet Hilarious Disasters, synonyme de tout ce qu’on aime dans le jazz libertaire et contemporain, est un choc dont on ne se remet pas tout de suite. D’abord parce qu’on en n’a pas envie.
Le chahut de Hilarious Disasters n’est pas seulement musical [2]. Bien sûr, la suite inaugurale est un de ces joyeux foutoirs bravaches que ne renierait pas Mingus, mais il y a la portée politique de ce brûlot qui s’inscrit dans la tradition européenne, en témoigne « Try Zhury », du nom d’un album passé de Ziabliuk. La flûte de Jankowski, vecteur d’émotion, suit une femme en pleurs, comme s’il s’agissait d’un cortège funèbre. Il y a dans cette lecture, dans ce blues au piano concertant, quelque chose du Liberation Music Orchestra, notamment dans la lente déambulation de la contrebasse. Plus loin, « Le fragole », les fraisiers en italien, est une réminiscence d’une paix latente dans le vent léger des slaps de saxophone. Le morceau est lent, il prend son temps et c’est une oasis de douceur. Une bulle de jazz proposée par Botor, jeune pousse polonaise à suivre avec attention. C’est le saxophone puissant de Clov qui introduit une nouvelle tension, comme pour rappeler que tout est impermanence.
Unnatural Root est une véritable épiphanie, le genre de disque dont on reparlera encore dans un paquet d’années parce qu’il brûle d’émotion et plonge sa musique dans un folklore qui n’est pas complètement imaginaire. Non contente d’être une excellente musicienne, Katerina Ziabliuk est également une journaliste que nous avions accueillie il y a deux ans. Ce disque est une belle histoire : celle de musiciens qui ne plient pas l’échine.

