Entretien

James Brandon Lewis, pied au plancher

Le saxophoniste James Brandon Lewis se livre à l’occasion de la sortie de son album « Live in Willisau », un duo avec le batteur Chad Taylor.

James Brandon Lewis (c) Laurent Poiget

James Brandon Lewis, figure montante du jazz qui s’inscrit dans une filiation marquée par John Coltrane, Sonny Rollins ou encore David S. Ware, revient dans cet entretien notamment sur les questions de prise de risques.

James Brandon Lewis (c) Laurent Poiget

- Dans votre musique on trouve du blues, du rap, du hip hop, du free et j’imagine que vous avez écouté d’innombrables musiciens et styles dans la tradition de la « Great Black Music ». Êtes-vous d’accord avec cette formule ?

Je pense que les sons sont comme de la peinture et plus tu en connais, plus ta palette artistique sera étendue. J’ai beaucoup écouté de musique et je continue à explorer. Je m’efforce d’être le plus authentique possible !

J’aime aller et venir entre le déséquilibre et l’équilibre. N’est-ce pas ce qu’est la vie ?

- Vous jouez du ténor et j’imagine aisément que certains musiciens - je pense plus particulièrement à John Coltrane bien sûr mais aussi Albert Ayler ou David S. Ware - sont très importants pour vous. D’ailleurs, dans Live in Willisau, votre revisite de « Over the Rainbow » rappelle « Balladware ».

C’est vrai, je joue exclusivement du ténor. Je suis influencé par de nombreux musiciens qui ont joué et qui jouent du ténor. Je suis touché d’être cité dans la même phrase que les musiciens cités ! Merci.

- Vous allez et venez systématiquement entre dissonance et consonance. En fait, j’imagine que la frontière entre dissonance et consonance n’est pas pertinente à vos yeux.

J’aime jouer entre dissonance et consonance et j’ai développé de manière systématique une approche très fluide depuis des années ; c’est devenu même plus fluide encore comme vous verrez avec les prochains albums, dont un en quartet qui sortira cet automne qui explore une approche dynamique de la composition musicale et de l’improvisation que j’ai commencé à développer en 2011... J’aime aller et venir entre le déséquilibre et l’équilibre. N’est-ce pas la vie ?

- Votre dernier album est un enregistrement en duo saxophone-batterie. Il y a une tradition dans ce type de duo - John Coltrane avec Rashied Ali par exemple. Quand vous avez préparé ce concert, aviez-vous à l’esprit vos prédécesseurs ?

Oui, Max Roach avec Archie Shepp, Rashied Ali avec Arthur Rhames, Dewey Redman et Ed Blackwell… Tous enregistrés au même festival. Ce fut réellement une joie que d’apprendre de tous ceux qui ont joué au Willisau Jazz Festival

James Brandon Lewis (c) Laurent Poiget

- Est-ce que cette configuration saxophone-batterie donne plus de liberté pour un jeu mystique et spirituel ?

Je crois que le duo batterie et saxophone repousse le challenge encore plus loin. La difficulté est de ne pouvoir s’appuyer sur aucun instrument.

cette liberté exige plus de discipline

Chaque moment est différent, chaque morceau doit proposer des sensations différentes des autres morceaux. Chaque note doit être jouée de manière intentionnelle et cela demande beaucoup de concentration. Et oui, cette liberté exige plus de discipline pour réaliser des différences de composition entre les pièces, sinon ça devient nébuleux et la musique n’a plus de pulsion narrative. La musique est tout le temps spirituelle, politique, c’est toujours la liberté. C’est beaucoup de choses mais ce n’est jamais un drame lié à la laideur de l’humanité. C’est du moins mon humble point de vue.

- A propos de « Bamako Love », une ballade que vous jouez dans Days of Freeman, vous écrivez à propos de Don Cherry que vous « respectez les artistes qui vont de l’avant, qui prennent des risques et qui explorent ». Pourriez-vous préciser ce que vous entendez par « aller de l’avant », « prendre des risques » et « explorer » ? Comment un musicien peut-il prendre des risques ?

Quand je dis prendre des risques je veux dire tout remettre en cause, au risque de tout perdre, être prêt à explorer sans s’appuyer sur les stratagèmes du passé, sans leur être redevable. C’est tout simplement essayer quelque chose de nouveau et avoir le courage de faire face à la critique et même au rejet, pour satisfaire ce désir impérieux qui vient du plus profond de nos âmes, pour cette liberté qui sommeille, attendant d’être relâchée, car cela vaut tous les maux de tête.
C’est le besoin de parler sans excuses, directement, avec des émotions pures, comme si c’était une question de vie ou de mort. C’est avoir le courage de risquer le reniement de ses amis ou de sa famille, parce que le désir de découvrir quelque chose d’autre hante tes jours et tes nuits, que tu es prêt à tout risquer pour ne pas jouer comme un autre, mais pour trouver qui tu es.