Scènes

Jazz à Oloron en léger différé

Beaucoup de trios, beaucoup de pianos. Des rives et des notes et, cette année, des îles.


Deux noms pour un festival : Des rives et des notes ou Jazz à Oloron. Les rives, ce sont celles des gaves qui entaillent la ville de deux profondes tranchées. Nous sommes au bord du gave d’Aspe, un défilé avec une passerelle - et, le temps du festival, une tyrolienne - pour joindre les deux bords. Tout un symbole.

Tout a commencé dès le 30 juin avec Mayra Andrade, puis le 1er juillet Harold Lopez Nussa, et Jacques Schwarz-Bart le 2, mais le cœur du festival, c’est à partir du vendredi, quand commence le « off ». On doit alors, à regret, choisir entre les propositions que vous fait Jazz à Oloron : stars dans la belle salle Jéliote, challengers dans le « off » sous chapiteau, de l’autre côté de l’Office de Tourisme. C’est là aussi que se passe le tremplin - inégal comme tous les tremplins, mais capable de révéler des talents.

Témoin le JB Hadrot Trio, vainqueur du Tremplin 2008, invité cette année dans le « in ». Piano, batterie, contrebasse. Trois musiciens de moins de 30 ans mais déjà aguerris, qui présentent un répertoire fait pour l’essentiel de compositions originales du leader et pianiste. Le langage est européen, nourri de « grand » jazz - Mingus, Bud Powell - et de classique, parcouru d’influences romantiques - Brahms, Dvorak - et modernes - Debussy, Ravel. Les compositions sont riches et bien construites, cinématographiques parfois. Le beau son de contrebasse de Brice Berrerd et sa justesse s’allient à des qualités d’improvisateur certaines. Roland Merlinc fait preuve d’une maîtrise des nuances rare chez ses congénères batteurs et son sens de la mélodie n’obère pas la subtilité ryhtmique. Surtout, la qualité d’interplay entre les musiciens et leur engagement sont réjouissantes.


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Yaron Herman © Patrick Audoux 2007 - Vues sur scènes

Le Yaron Herman Trio, pour sa part, présente un set très professionnel mais qui tarde à décoller. Un jeu très percussif dans les morceaux rapides, des ballades délicates mais peut-être trop pour l’heure tardive, et des harmonies développées de façon très horizontale, contrastent curieusement avec la richesse d’accords du set précédent. Mais l’énergie communicative du pianiste, ses commentaires humoristiques et une fin de set beaucoup plus engagée - avec notamment deux belles reprises de pop (Britney Spears et Police) -, ont conquis le public. Un rappel, c’est normal. Deux rappels et une salle debout, c’est autre chose.

Samedi, reprise des demi-finales du Tremplin l’après-midi, jeux d’adresse en bois dans les jardins, théâtre de guignol et boutiques d’artisans dans le village du festival, et concerts. Sieste musicale dans le hall de la salle Jéliote avec Sébastien Llado et ses conques facétieuses, son trombone, ses pédales de loop et son humour tranquille et décalé. Un avant-goût express du spectacle « Machination », programmé sur la scène du chapiteau, en vraie grandeur, à 21h30. Llado dans le off et pas dans le in ? « C’est un peu par hasard », explique-t-il. « J’ai appris que la thématique d’Oloron cette année, c’étaient les îles, et je me suis dit que mes coquillages iraient bien dans ce paysage-là. J’ai contacté le festival, la programmation du in était bouclée mais on m’a gentiment fait une place dans le off. »

Il est une variante de la loi de Murphy qui s’applique avec constance aux chroniqueurs de jazz : le seul concert que vous ne pouvez pas voir sera forcément le meilleur, selon ceux qui ont pu y assister. C’est ainsi que les nécessités du Tremplin, une maîtrise insuffisante de l’ubiquité et un reste d’honnêteté professionnelle nous interdisent de vous parler du set d’Ivan Paduart, pianiste belge, sauf pour vous dire qu’il a positivement enchanté son public.

Suit Emiko Minakuchi, toujours en trio. Pianiste diaphane au physique (frêle silhouette, visage souvent caché par les cheveux) comme au musical, elle développe un jazz limpide où même les emportements paraissent sereins. Les harmonies penchent vers l’Asie sans tomber dans le typique, le trio fonctionne bien, mais il est temps de revenir au Tremplin, puis de reprendre l’entraînement à l’ubiquité pour voir un peu de Sébastien Llado sans manquer tout Roberto Fonseca, à moins que ce ne soit l’inverse.

Salle comble pour le concert du cubain. Fonseca, chapeau planté sur la tête, se place dans la lignée des grands pianistes cubop et latin-jazz depuis Bebo Valdés : solidité à toute épreuve, rythmique implacable, montunos étourdissants et esprit festif étaient au rendez-vous. Le recueillement aussi, avec une composition dédiée à son ami Cachaíto López, récemment disparu, que le pianiste évoque, la gorge nouée, dans la présentation du morceau. La communication avec la salle (largement hispanophone) est instantanée, directe, les émotions passent toutes seules. De l’entertainment de qualité.

Fin de soirée sur le off avec un chanteur percussionniste haïtien, Carlton Rara, accompagné de deux guitaristes - Serge Balsamo et Rija Randrianivosoa -, entre blues et poésie créole : une voix intéressante, une présence scénique certaine.

Dimanche, dernière journée. Le « off » est majoritairement consacré à la finale du Tremplin, où s’imposent, pour un Prix du Jury décerné à l’unanimité, les Strasbourgeois de Bloom K. Trio. La pianiste et compositrice Agathe Vitteau, manifestement inspirée par de grands aînés (Stephan Oliva ou François Couturier), conduit ce trio (Sébastien Jeser, cb - Cédric Lemaire, dr) avec énergie et sensibilité. La jeunesse des musiciens transparaît dans un jeu encore un peu trop retenu, mais nul doute qu’ils sauront mûrir et développer leur voix : ils ont les atouts en main.

Le prix du public est logiquement allé à un quartet de très jeunes musiciens bordelais (22 ans en moyenne) : Appel Indirect, où l’on repère d’excellents instrumentistes et qui joue avec conviction et générosité un répertoire de jazz manouche.


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Orlando Valle © Patrick Audoux 2008 - Vues sur scènes

Pendant ce temps, des deux côtés du gave d’Aspe, un mano a mano rassemblait le guitariste Mathieu Pesqué, sur la rive droite, Sébastien Llado avec ses coquillages sur l’embarcadère, rive gauche, et le torrent au milieu.

Peu après, le groupe néo-zélandais Aronas propose un set contondant à base de drum’n’bass binaire et de piano speedé, volontiers répétitif. Un nu-jazz pour dancefloors, qui n’oublie pas la virtuosité mais dont l’objectif semble avant tout de faire transpirer les danseurs.

Fin de soirée - et de festival - latine, doublement caliente avec Orlando « Maraca » Valle et son ensemble - du music-hall cubain rutilant et bien huilé avec congas et cuivres à foison… interrompu à mi-parcours par le sifflement de l’alarme d’incendie. Une heure de suspension, le temps de comprendre ce qui se produisait, et le concert reprenait, aussi bien rodé qu’au préalable, mais devant un public un peu coupé dans son élan. Les musiciens, eux, ont assuré avec énergie.

L’édition 2010 ? A coup sûr on y retrouvera - avec plaisir et curiosité - Bloom K., puisque le prix du Tremplin consiste en un engagement pour le festival suivant. Pour le reste, il faut attendre un peu….