Scènes

Yves Rousseau « On The Edge » Quintet

Studio de l’Ermitage, Paris, 13 décembre 2008. Quand on aime, on ne compte pas. Yves Rousseau aime la contrebasse. Il l’aime tellement qu’il en met deux dans son quintet.


Studio de l’Ermitage, Paris, 13 décembre 2008. Quand on aime, on ne compte pas. Yves Rousseau aime la contrebasse. Il l’aime tellement qu’il en met deux dans son quintet.

Yves Rousseau © Christophe AlaryVous allez dire : « Un contrebassiste qui aime la contrebasse, quoi de plus normal ? » Certes. Encore faut-il que l’on connaisse les rapports compliqués qui peuvent unir un instrumentiste et son biniou. Mais chez Yves Rousseau, c’est un peu particulier : non seulement il tire de sa « grand-mère » [1] une sonorité veloutée, mouvante, non seulement il constitue un quintet avec deux contrebasses, mais il les place face à face, à l’avant-scène, aux deux extrémités d’un fer à cheval constitué de musiciens qu’on voit généralement plus en avant : saxophoniste et chanteuse.

Pas de provocation dans ce choix mais une tranquille affirmation : « On The Edge » est un quintet à deux contrebasses comme on en connaît à deux saxophones : et pourquoi pas ? Yves Rousseau et Guillaume Séguron énoncent les thèmes, échangent les phrases, assoient les rythmiques, se partagent le territoire, plantent les riffs à tour de rôle, bref, mènent la danse ou plutôt la structurent. Archet, pizzicato, mailloches, facéties, ça circule, ça se parle : ça joue.

Yves Rousseau aime les voix. Ici, c’est celle de
Birgitte Lyregaard
, Danoise récemment arrivée à Paris. Une voix assez typiquement nordique, juvénile, un peu en arrière, un peu voilée, oscillant entre minimalisme et pop avant-gardiste. La chanteuse se double d’une parolière qui a écrit de beaux textes en anglais et en danois sur les musiques du contrebassiste.

Yves Rousseau aime travailler avec des femmes, et « On The Edge » en compte… deux. L’autre, c’est Alexandra Grimal, l’une des saxophonistes qui ont le plus de choses à dire en ce moment. Souple, presque élastique, elle est capable de se couler dans des projets bien différents sans rien laisser de sa personnalité : un jeu fluide et vigoureux à la fois, un beau son plein de ténor très « straight ahead » et capable de somptueuses nuances.

Alexandra Grimal © Christophe AlaryIl aime aussi les batteurs, Yves Rousseau… s’il ne les aimait pas, il n’y en aurait pas un dans chacun de ses ensembles ! Et puis c’est difficile d’en mettre plus d’un dans un quintet, tout de même. Antoine Banville est celui-là. Le contraire du batteur de fond de court qui se contente de renvoyer les services des autres : un instrumentiste qui sait monter au filet, placer les balles juste sur la ligne. Lui aussi sait ce que veut dire « Edge » : bordure, limite, confins. Jetez donc un œil à sa liste - déjà longue - de collaborations (sans oublier sa propre formation « Ilium », avec Marc Buronfosse, Stéphane Guéry et Thomas de Pourquery).

« On The Edge » Quintet, c’est donc tout ce monde-là, et un répertoire spécifique fait de compositions nouvelles du leader et de reprises de quelques thèmes plus anciens, également de son cru. On y entend des influences multiples : beaucoup de jazz-rock, un peu de contemporain, du rock, du jazz classique aussi, quelques souvenirs de musiques traditionnelles et un « esprit musique de chambre » sous-jacent. La mélodie, primordiale, passe d’un instrument à l’autre, chanteuse et sax à l’unisson, contrepoint de contrebasses, circulation de phrases. Elle se frotte à des ambiances, des changements de pied harmoniques, des sautes d’humeur rythmique, des courses effrénées suivies d’instants rêveurs. Fantasque plus que vraiment borderline, joueuse et grave, plus débridée que celle du quartet « Sarsara », elle vous fait plaisir sans vous rendre (ni vous prendre pour un) idiot. C’est beaucoup.

par Diane Gastellu // Publié le 2 février 2009

[1le surnom donné à la contrebasse chez les musiciens