Entretien

Jean-Michel Pilc

Marseille, Le Cri du Port, février 2012. Encore ébloui (faute d’équivalent auditif) par le magnifique concert (lire notre article, « Le Trio Pilc-Moutin-Hoenig à Marseille - l’improvisation sublimée »), Citizen Jazz retrouve Jean-Michel Pilc pour une petite conversation…

Jean-Michel Pilc : Laisser faire la musique

Marseille, Cri du Port, février 2012. Encore ébloui – faute d’équivalent auditif – et tout émoustillé par le magnifique concert (lire notre article, « Le Trio Pilc-Moutin-Hoenig à Marseille - l’improvisation sublimée »), Citizen Jazz retrouve un Jean-Michel Pilc plus épanoui et disponible pour une conversation qui va durer une demi-heure. On parle enregistrement… J’évoque son petit appareil posé sur le piano…

– Jean-Michel Pilc Je réécoute surtout quand je ne suis pas content… Quand je suis dubitatif, je ne sais pas trop pourquoi. Je veux comprendre. C’est douloureux quand ça ne t’a pas plu sur le coup et que tu réécoutes…

• Et pour le concert de ce soir, il y a matière à réécoute ?

– Ah non, parce que là je suis trop content et j’aurais peur d’être déçu ! Bon, ça m’arrive de réécouter même quand j’ai été content, mais en général le magnéto est plus un instrument destiné à comprendre, se corriger, s’interroger : tiens, pourquoi j’éprouve ce sentiment de malaise, qu’est-ce qui s’est passé ? Gil Evans appelait ça le « self editing ». Et dans le lot, parfois, tu saisis des trucs qui te surprennent agréablement et peuvent t’inspirer par la suite. C’est du Darwin, hein ! La sélection naturelle : tes bonnes idées passent la rampe, les mauvaises, non…

• En tout cas ce trio, lui, passe sacrément la rampe ! Un trio comme on n’en voit pas si souvent dans sa force fusionnelle. On pense bien sûr à celui de Keith Jarrett, non pas dans le jeu et le rendu musical, mais dans sa force de cohésion et donc de créativité…


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Photo Christophe Charpenel

– C’est vrai que c’est le musicien dont je me sens le plus proche au niveau de l’esprit, de cette spontanéité, le fait de ne pas conceptualiser les choses – même si nos jeux sont complètement différents. Car on baigne dans une époque où on sur-conceptualise à tout va, ce qui répond aux exigences du marketing : ça permet de dire « j’ai fait ci et ça » et de donner toute une panoplie d’éléments d’explication. Ce qui me barbe complètement.

• C’est rassurant pour les « clients », pas forcément pour les amateurs de musique…

– A mon humble avis, c’est destructeur pour la musique parce que ça enlève une part d’émotion qui, d’après moi, ne peut venir que de la spontanéité. Ça peut paraître intolérant…

• « C’est la musique qui nous joue… On est agi par la musique » avez-vous dit dans un entretien accordé à Jazz Magazine/Jazzman. Et en même temps il y a cet espace de liberté que vous revendiquez en tant que créateur. Il vous faut ce champ de tension pour créer le « miracle » musical ?

– L’art, c’est une contradiction permanente ! Tu es à la fois libre et pas libre du tout ! Parce que ta musique te joue, et tu n’as pas le choix. Quand je joue et que je suis inspiré, je sais exactement ce que je dois jouer. Je « sais », mais pas d’une manière rationnelle… Et dans ce cas, je ne suis pas libre. C’est comme quand tu es amoureux ; l’amour, d’une certaine manière, c’est le contraire de la liberté. Et la musique est une histoire d’amour…

• … et donc aussi de contraintes. Sans contraintes, on y revient, comment exercer la liberté ?

– Je n’appellerais pas ça une contrainte, je dirais plutôt « absence de choix ». C’est-à-dire qu’au moment où tu joues, tu sens une sorte de fil qui te tire, comme si tu n’étais pas toi… Et je ne dis pas ça au sens religieux ou mystique, mais au sens musical : une force plus forte que moi qui m’amène là où je dois aller. Il ne faut pas que je résiste, car si je résiste, il n’y a plus de musique ! En un sens, je suis esclave de ça. Mais c’est un esclavage… formidable, orgasmique.

• … Un esclavage consenti tout de même !

– Évidemment, on ne me force pas à jouer ! J’accepte de suivre la musique là où elle m’emmène. Et je m’efforce – parce que ça ne marche pas toujours, que tu es moins inspiré, on est humains, seulement humains ! – donc je m’efforce de ne pas me mettre en travers. La musique pourrait aller dans une certaine direction et je dirais : « Non, c’est pas ce que je veux… Moi j’ai décidé… » Beaucoup de musiciens sont comme ça, très conceptuels justement, avec plein d’a priori sur leur propre jeu. Chacun a évidemment le droit de faire de la musique comme il le souhaite. Moi, ce que j’aime c’est que la musique me surprenne, que dans un sens, elle me viole… si j’ose dire…

• Allons bon, nous voilà dans le registre sexuel…

– C’est très sensuel la musique, érotique. Pour moi, faire l’amour ou jouer de la musique, c’est proche, voire un peu pareil : il faut se laisser aller. Mais parfois ça ne se passe pas si bien… ce qu’il faut savoir admettre avec l’expérience. Cette énergie peut facilement te bouffer et te faire aller trop loin – ce que disait Rachmaninov, parfois après un concert : « Je me suis laissé emporter… » Il y a une distance à garder avec cette énergie, elle ne doit pas te bouffer sinon tu ne vois plus clair dans la musique. Et c’est ce que j’admire chez des musiciens comme Keith Jarrett, ou de bien plus anciens comme Armstrong, Bix ou Lester Young : cette distance ! ils étaient cool quand ils jouaient. Tu sens qu’ils voient la musique de haut. Même si Keith transpire, hurle, se tord… et sa musique est formidable.

• Avec nulle nécessité de démonstration pourtant.

– Non, parce que c’est de l’art, pas de la politique. Je crois qu’il y a beaucoup de musiciens qui sont très politiques… Ils veulent convaincre. Pour moi, la musique ça ne convainc pas. Ça change les gens. Tu rentres dans un concert et quand tu sors tu as changé. C’est ça la musique.

• D’ailleurs, ça peut aussi remonter à la petite enfance, les berceuses… Vous vous êtes lancé tout à l’heure en impro sur « Il était un petit navire ». Formidable ! Vous l’aviez déjà joué en concert ?

– Jamais ! Tu vois, c’est exactement ça : si j’avais pris la décision, avant, de jouer ceci ou cela, on ne l’aurait pas fait. On aurait perdu ça. Alors que là, je ne sais pas, pourquoi « ça » ? Parce que j’ai deux jeunes enfants, que je pense à eux ? Je ne sais pas… Et c’était magique, je ressentais la magie, que le morceau avait besoin de sortir. J’aurais pu me dire « Oh c’est un peu cul-cul, non je ne vais pas jouer ça quand même… » Et, au contraire, j’ai senti « Ah ! le morceau va se jouer, laissons-le faire… »

• C’était plutôt gonflé… de s’embarquer sur les flots de cette chansonnette enfantine si rebattue et ancrée dans nos tréfonds culturels…

– Ce qui était gonflé, en un sens, ce n’est pas vraiment de la jouer mais de la laisser partir… Gonflé ? Même pas, mais il fallait quand même un certain courage, ou du moins une confiance : « Allez, je vais laisser faire la musique ! ». M’effacer devant elle. Ça peut faire peur. Ce n’était pas garanti.


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Photo Christophe Charpenel

• Est-ce qu’entre vous trois, vous avez des discussions comme la nôtre ? Vous parlez de votre musique ?

– En fait, étant vraiment sur la même longueur d’onde, on n’a jamais eu réellement besoin d’en parler. Sauf quand on a reformé le trio, là on a eu une conversation. On est tombés d’accord sur le fait de le remettre sous nos trois noms, tout en décidant de ne pas monter de répertoire en apportant chacun quatre morceaux, par exemple, comme on l’a fait jadis. On s’est dit « On va improviser ! » Pourquoi ? Parce que c’est ce qu’on fait quand on joue entre nous ; c’est aussi ce qu’on faisait à New York, au Smalls, un petit club très intime. Alors, pourquoi on ferait autre chose sur des grandes scènes ? On a même poussé le vice jusqu’à se mettre très près les uns des autres, quelle que soit la taille de la scène. Je ne comprends pas les musiciens qui jouent à perpèt’ l’un de l’autre, avec des moniteurs ; ça me paraît hérétique !

• Il se passe aussi beaucoup de choses dans vos regards.

– Oui. C’est un rapport très physique.

• Je me disais en vous écoutant, « Ce Pilc, c’est une boîte à citations »… Et ça, ce n’est pas inconscient, c’est bien de l’acquis !

– Je ne suis pas le premier à le faire ! Chez Charlie Parker c’était constant ; Martial Solal cite énormément aussi, tout comme son « père » Art Tatum et bien d’autres, à commencer par les musiciens classiques. On a tout un matériau dans la tête, accumulé au fil des années…

• C’est peut-être là que cet acquis se croise avec l’inconscient qu’on évoquait à propos de l’improvisation ?

– En anglais, les Américains disent « stream of consciousness », un courant de conscience, un torrent… Pour moi c’est même plutôt le subconscient, ce qui jaillit du plus profond de notre être et qui dépasse de loin ce qui vient du conscient et du rationnel. Je n’aime pas les musiques raisonnables…

• Musique et raison, un paradoxe en jazz…

– Mais il y en a plein. 90% de ce que j’entends en jazz est très raisonnable.

• Et à l’inverse, y aurait-il un jazz déraisonnable ? Ou tout au moins en devenir incertain ? Vous qui vivez désormais aux Etats-Unis, dans ce berceau historique du jazz qui a vu naître ses grands courants, voyez-vous actuellement – en recroisant le tout avec vos multiples vécus de musicien –, quelque chose qui se manifeste ou se recherche ?

– J’évite les généralités. Je vois, comme toujours et à toutes les époques, des gens et des talents énormes. « Jazz », ça ne veut pas dire grand chose - « courant » non plus, en ce sens qu’il n’y a eu qu’un Charlie Parker, un Dizzy Gillespie, un Coltrane, etc. Tu ajoutes Bach, Beethoven, Schubert, Chopin… autant d’individualités. Un artiste est un artiste, et j’ai vraiment beaucoup de mal à généraliser. C’est peut-être moi qui suis limité… Dès qu’on me parle de courants, de nationalités - le jazz européen, ou américain… je ne comprends plus, ça me dépasse ! Parce que, si je rentre dans un club à New York le mardi, ça peut être nul, et dans un autre le mercredi, ça peut aussi bien être phénoménal ! Ça dépend de la personne qui joue. C’est l’artiste qui est important, tout le reste est un peu de la littérature… Et on parle beaucoup ces temps-ci, à un point que c’en devient nauséeux, en tout cas vraiment exagéré, des origines des uns et des autres… Les Cubains, les Noirs, les verts… en une sorte de politisation de la musique, un enrôlement. On voit des musiciens faire carrière de par leur origine ethnique. Je peux comprendre que ça joue un certain rôle, mais je trouve que ça atteint des proportions absurdes. Beaucoup de musiciens – et de journalistes - jouent cette carte qui recouvre toute une mystique, et parfois il n’y a pas de musique ! Où est la musique ? Je m’en fous d’où tu viens mon gars, joue-moi de la musique d’abord !

• Ça me rappelle ce mot de Miles à qui des musiciens noirs reprochaient de faire jouer des Blancs… [1]

– Oui ! Lui, il a joué avec des gens de partout ! C’est vraiment l’artiste l’important.

• Cette position, la vôtre, vient-elle aussi de votre parcours d’autodidacte par lequel vous vous êtes trouvé tenu à l’écart des conservatoires et, au-delà, des « rails » musicaux ?

– Certes. Mais les conservatoires ne se sont développés qu’à partir de l’époque où j’avais déjà vingt-cinq, trente ans. Ça n’importait donc pas comme maintenant.

• Et puis, ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain ! On voit bien aussi à quel point les conservatoires ont fait éclore d’innombrables talents qui nourrissent le jazz d’aujourd’hui – et celui de demain !

– Bien sûr, c’est vrai ! Moi-même j’enseigne à NYU, la New York University, et je vois bien les plus et les moins de ce genre d’établissement – cela dépend du prof, et on retrouve là encore le lien individuel dépassant la généralité d’un enseignement. Les jeunes qui étudient avec moi ne recevront pas le même message que d’un autre pianiste ou d’un autre musicien… Ce qui est très enrichissant, au risque parfois d’une certaine confusion, de contradictions qui peuvent aussi favoriser un certain type de conformisme. Le plus dangereux étant que ça amène les jeunes à confondre art et discipline ; ils pensent alors que la musique est une discipline qui s’apprend comme toute autre, qu’il suffit de mettre en avant la technique, la connaissance, n’écouter que du jazz, par exemple, posséder les gammes, les accords, etc. Cela devient autant de barrières qui les ferment à l’inconnu. Pour moi, l’art c’est l’inconnu, justement. A la différence d’une théorie, qui est la vérité de quelqu’un d’autre. Je dis à ces étudiants : « Il faut que vous trouviez au fond de vous-mêmes, si ça existe, cette espèce de bouton qui vous fait dire “c’est ça !” ». Ma formule, dans cet esprit, c’est « Je forme des musiciens autodidactes » – enfin, disons que je les aide à ne plus avoir besoin de moi, ou de quelqu’un d’autre. Ce n’est pas facile, car ils veulent de l’information à tout prix. Mais c’est leur source intérieure qu’ils doivent trouver ! Mon boulot à moi, c’est de pointer les moments où cette source apparaît. Chez eux ou chez moi quand je joue devant eux. C’est presque du champ magnétique…


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Photo Christophe Charpenel
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• Source, champ magnétique… Plus précisément, si possible, qu’est-ce qui se passe en vous, dans vôtre tête, lorsque vous jouez ? A ce propos je pense à Keith Jarrett racontant qu’il s’imaginait – au piano – en train de jouer du sax…

– Oui. Parfois tu te « transportes », ce que je suggère aussi à mes élèves : imaginer que tu joues en duo avec quelqu’un, ou avec une section rythmique ; entendre un autre instrument que le tien… D’autres fois, je peux imaginer que je me trouve chez moi, dans les montagnes… Je ne peux pas vraiment expliquer ce qui se passe… Dans les moments où ça se passe bien, comme ce soir, je me sens vraiment dans un truc complètement parallèle… pas dans le monde réel, un peu comme si j’étais dans la salle en train de me voir jouer… d’entendre la musique ! Et à la fin du concert je ne me sens pas fatigué, malgré l’énergie dépensée. Un peu comme si ce n’était pas moi qui avais joué… Il y a une sensation de dédoublement. Je vois un mec qui joue, et donc pour arriver à dire ce qui se passe, il faudrait que j’arrive à dire ce qui se passe dans la tête de ce mec-là !

• Et là vous n’y arrivez pas !

– Eh non, c’est pas moi !

• On se croirait dans du Raymond Devos !… Dire que vous avez fait Polytechnique…

– Oui. Je m’en vante moins…

• Les mathématiques et l’acoustique, les sons et les vibrations, ce sont des sujets qui vous ont travaillé, aussi ? – je pense à Iannis Xenakis, qui était également polytechnicien.

– J’étais très branché « hi-fi », j’adorais comparer des systèmes, écouter différents haut-parleurs, voir comment ça sonnait… Mais dès qu’il s’agit de musique, pour moi, c’est comme si un interrupteur coupait toute donnée scientifique. Pour moi la science et la musique ça ne se mélange pas du tout – ou alors peut-être dans mon subconscient…

• Vous n’avez pas enregistré de musique classique, semble-t-il…

– Non, j’en ai plus ou moins l’intention, un jour… Mais j’en joue régulièrement, c’est ma base de travail. Il est rare que je joue autre chose à la maison ; ça va de Bach à Prokofiev, Rachmaninov et Scriabine, en passant par Beethoven, Mozart, Brahms, Schubert, etc. Rachmaninov, j’y reviens, c’était un compositeur formidable car il n’a absolument pas tenu compte de l’air du temps, comme s’il ignorait le Sacre du Printemps, Schoenberg et le dodécaphonisme, Debussy, Ravel… Lui est resté lui-même, avec sa sensibilité, sans compromis, et a donné parmi les plus belles musiques jamais écrites. Je pense à son dernier concerto pour piano, si peu joué. Quant à enregistrer moi-même… J’ai relativement peu de mémoire et c’est un processus long que d’assimiler une pièce classique. C’est un peu l’inverse de ce que je fais en improvisant, mais en même temps, je veux jouer du classique comme si j’improvisais… C’est le secret de musiciens comme Horowitz, par exemple ; il donnait l’impression d’improviser l’œuvre.

• Tout en restant au plus près du texte…

– Oui, et pourtant, c’était à chaque fois différent, d’où cette sensation d’improvisation.

• Ce qui désespère aussi bien souvent les musiciens classiques : de ne pouvoir atteindre ce stade.

– En effet, alors que, comme le rappelait Glenn Gould, dès le XVIIIe siècle les musiciens étaient aussi improvisateurs. Et puis ça s’est scindé. Finalement, la beauté du jazz, c’est d’avoir renoué avec cette tradition du compositeur-interprète-improvisateur, malheureusement perdue par la musique classique.

par Gérard Ponthieu // Publié le 22 octobre 2012

[1« Je leur ai dit simplement que s’il y en avait un qui pouvait jouer aussi bien que Lee Konitz […] je l’engagerais, et que je me foutais qu’il soit vert à rayures rouges. J’engage un type pour qu’il joue, pas pour sa couleur ». In Miles, L’autobiographie, avec Quincy Troupe. Éd. Infolio, 2007.